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3 septembre 2012

L’écrivaine cachée et la peintre compulsive

Pour son deuxième roman, la Genevoise Douna Loup raconte l’histoire vraie d’une coiffeuse devenue sur le tard une artiste à la production débordante.

Douna Loup
Aujourd’hui, Douna Loup partage son temps entre l’écriture et l’éducation 
de ses enfants.

«Vous cherchez Douna?» Mieux vaut en effet demander plusieurs fois son chemin pour arriver pile chez la romancière Douna Loup, dans un modeste coin de paradis champêtre, au bout du bout de la campagne genevoise.

Douna Loup, c’est un premier roman, du genre forestier, L’embrasure, envoyé par la poste et publié en 2010 par le Mercure de France. Vite encensé et bientôt englouti sous une avalanche de prix. «Ce qui a permis de prolonger sa vie. Normalement un livre existe quelques mois et c’est fini, ce qui peut être très déprimant.»

Un premier roman suivi aujourd’hui d’un deuxième, Les lignes de ta paume. L’histoire vraie mais romancée d’un personnage extravagant du boulevard Carl-Vogt à Genève: une ancienne coiffeuse devenue, dès ses 60 ans, et soudainement, une peintre et une sculptrice compulsive, accumulant dans son appartement des milliers de tableaux et des centaines de sculptures.

Mais revenons à Douna, qui se prénomme bien ainsi et qui a troqué son vrai nom de famille pour un Loup de belle allure: «J’aime bien ce contraste entre l’animal sauvage et la sonorité très douce du mot qui le désigne.»

Une nette préférence pour la campagne

Née à Genève, Douna, de parents à la profession ni genevoise ni ordinaire: marionnettistes. «Ma mère fabriquait les marionnettes et ensuite ils montaient leur spectacle, autour d’une histoire chaque fois différente et partaient en tournée, dans les écoles, les petits théâtres.» Enfance et adolescence dans un petit village de la Drôme, pleine nature et rase campagne. C’est de cette période sûrement que vient son peu de goût pour la vie citadine. «La ville ça va pour la journée, mais le soir il faut que je rentre ici. La campagne, ça me correspond mieux.»

Après son bac, elle part six mois à Madagascar comme volontaire dans un orphelinat puis un dispensaire. «J’avais décidé de prendre de toute façon une année sabbatique. J’ai trouvé par hasard une opportunité à Madagascar. C’était loin, je ne connaissais rien, c’était ça qui m’intéressait, voir un pays complètement différent.» Etre «utile» aussi, faire quelque chose, «pas juste un voyage». Elle entreprend ensuite une formation en phytothérapie et ethnomédecine, sous l’influence «d’associations valorisant l’utilisation des produits ancestraux dans les pays du tiers-monde. J’imaginais à l’époque travailler ensuite dans l’humanitaire ou du moins à l’étranger.» La voilà plutôt aujourd’hui dans la campagne genevoise à partager son temps entre l’écriture et l’éducation de ses deux filles de 4 et 8 ans.

Avant L’embrasure, elle écrit un premier livre, Mopaya, qui n’est pas un roman mais le récit d’une «traversée du Congo à la Suisse», odyssée relatée par un requérant d’asile africain et mis en mots par l’écrivaine.

Au chapitre des influences présumées et marquantes, elle cite, après beaucoup d’hésitations, deux noms qui voisinent rarement dans les anthologies ni ailleurs: Ramuz et Christian Bobin.

Pour Les lignes de ta paume, Douna est tombée sur son personnage à une époque où elle faisait un peu l’écrivaine publique, troussait pour les autres le récit de leur vie. Beaucoup de gens conseillaient justement à Linda de la raconter, sa vie. Les deux femmes se rencontrent par l’intermédiaire de la mère de Douna qui croise Linda dans un atelier de sculpture. «Je ne savais pas trop où j’allais. Pendant plusieurs mois je n’ai rien écrit, juste écouté ce que Linda racontait.»

«L’embrasure» a été couronné de 
nombreux prix littéraires.
«L’embrasure» a été couronné de 
nombreux prix littéraires.

Des milliers d’œuvres qui s’accumulent partout

Au départ, elle voulait comprendre ce qui avait déclenché chez Linda «toutes ces peintures, toutes ces sculptures, cette créativité extrême, pourquoi tout d’un coup, à 60 ans, on peut se mettre à créer, dans un flot qui ne s’arrête plus...» Plus qu’un flot, un raz-de-marée: «C’est vraiment impressionnant, chez elle il n’y a quasiment plus de place pour se mouvoir», avec ces milliers d’œuvres qui s’accumulent partout, «et elle continue, tous les jours, tous les jours, et cela fait quand même vingt-cinq ans...» Une peinture à «forte expressivité, toujours des visages, qui interpellent, qui crient». Pour Douna, cette énergie, cette frénésie de création, s’explique peut-être par «une enfance difficile, qui finit avec un viol. Après des années à n’en pas parler mais à retrouver quand même une énergie de vivre, c’est comme si, à 60 ans, elle trouve une expression qui lui permet de tout déverser, c’est l’image d’un barrage qui était là et qui tout à coup cède et ne s’arrête plus.»

«Tout est vrai, tout est faux», écrit Douna Loup à la fin. «Ce n’est pas une biographie, je me suis permis des libertés. Tout n’est pas exact, mais dans les grandes lignes c’est vraiment l’histoire de la vie de Linda. Mais en même temps c’est un roman, à partir de ce qu’elle me racontait, avec des zones d’ombre où je me suis glissée, par exemple ce qu’elle pouvait ressentir comme enfant.»

«Quitter ces collines infestées de vaches»

Notons à ce propos des pages plutôt sévères qui décrivent la partie jurassienne de cette enfance: «Les noms des villages que vous traversez résonnent à vos oreilles comme la litanie des vieux contes, Courtemaîche, Courchavon, Courtedoux», avec bientôt la rage de «quitter ces collines infestées de vaches, quitter ce ciel où infusent des mouches, ce pays de garçons vicieux». Douna Loup explique que son but n’a jamais été d’écrire contre le Jura, et assure qu’elle trouve «Porrentruy un endroit magnifique», mais que simplement «c’est le vécu de Linda petite fille, qui quitte la France, arrive dans le Jura, elle est une bâtarde et c’est un peu l’enfer, c’est son contexte à elle, son regard à elle. C’est là aussi que sa famille se dégrade. Mais la nature là-bas au moins lui plaît.»

De toute façon, pour Douna Loup, il n’a jamais été question d’une «écriture consensuelle», ni de se dire «attention, il ne faut pas que je me fâche avec les Jurassiens».

Enfin, là où elle pourrait se sentir vraiment proche de Linda, explique- t-elle, ce serait «du personnage en marge, qui n’entre pas dans les moules de la société ou en tout cas se voit toujours un peu comme décalée».

A lire: «Les lignes de ta paume», de Douna Loup, Mercure de France.

Auteur: Laurent Nicolet

Photographe: François Schaer