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18 février 2013

Efficience énergétique: la controverse

Consommer moins, pour le même résultat: voilà l’un des piliers du plan énergétique du Conseil fédéral. Les milieux économiques restent sceptiques.

Installation construite à partir d'appareils électriques
Economiser de l'énergie pour un service rendu identique? Un vrai casse-tête. (photo Jan von Holleben)

Efficience énergétique! C’est le mot magique censé résoudre une délicate équation à trois inconnues: la sortie du nucléaire, l’épuisement des énergies fossiles et les incertitudes du renouvelable.

Sur le papier c’est tout simple: on appelle efficience énergétique la capacité de consommer moins d’énergie pour un service rendu identique. C’est sur elle que table entre autres le plan énergétique du Conseil fédéral pour l’horizon 2050. Un plan que les milieux économiques ont déjà jugé irréaliste en raison justement d’un trop grand potentiel accordé à cette fameuse efficience énergétique.

Cristina Gaggini, directrice romande d’Economiesuisse, la fédération des entreprises helvétiques, explique ainsi que «les entreprises ne pourront réaliser qu’un tiers des économies que la Confédération veut leur imposer». Un constat qui s’appuie sur une étude réalisée par l’Agence de l’énergie pour l’économie. Cristina Gaggini souligne que la Suisse est déjà bon élève en la matière et serait même «l’un des pays développés qui utilise le moins d’énergie pour produire un franc de richesse». Mais qu’il reste «important de fixer des objectifs réalistes et d’éviter à tout prix d’imposer aux entreprises des mesures non rentables».

Dans les entreprises, faire 10% d’économies est déjà une belle performance.

Swisspower, pourtant, qui regroupe une vingtaine de fournisseurs d’électricité, estime que d’ici à 2020 l’efficience énergétique permettra d’économiser 25% de watts et 75% d’ici 2050. Des chiffres que Cristina Gaggini juge «extraordinairement ambitieux» et qui illustreraient «l’énorme différence qui existe entre le potentiel technique et celui effectivement réalisable. Dans les entreprises, faire 10% d’économies est déjà une belle performance.»

Un potentiel bien réel

Face à ces doutes et cette prudence, la conseillère nationale Adèle Thorens, co-présidente des Verts, invoque d’autres études pour affirmer que «ce n’est pas le potentiel de l’efficience énergétique qui est surévalué. Mais si nous ne prenons pas un certain nombre de mesures – et sans des changements importants de nos conditions-cadres nous ne parviendrons pas à réaliser ce potentiel, qui est bien réel.»

On trouve toujours sur le marché des appareils qui gaspillent massivement de l’énergie.

La Vaudoise insiste ainsi sur la nécessité «d’une politique de promotion de l’efficience claire et ciblée. On trouve encore et toujours sur le marché, par exemple, des appareils qui gaspillent massivement de l’énergie. Ils devraient être progressivement retirés au profit des appareils les plus efficients.»

Adèle Thorens s’étonne ensuite de ce qu’Economiesuisse ne tienne «pas compte de la capacité d’innovation de notre économie». Et d’affirmer que de nouvelles solutions augmentant l’efficience et les alternatives au gaspillage sont sans cesse mises sur le marché par «des entreprises innovantes»: «Que l’on pense par exemple aux ampoules électriques LED ou aux nouveaux systèmes de réfrigération, qui sont de deux à cinq fois plus efficients que les technologies qu’ils peuvent remplacer.» On touche là au principe de base de l’efficience énergétique, à savoir qu’il vaut mieux économiser un KWh que de le produire et que la première énergie de substitution c’est le «negawatt».

La nouvelle politique énergétique entend imposer aux entreprises des mesures non rentables à coup de subventions.»

Un principe auquel Cristina Gaggini s’empresse de mettre un bémol: «Si le kilowatt que vous économisez vous coûte plus cher que celui que vous consommez, il y a un sérieux problème. Or, c’est ce qui arrivera avec la nouvelle politique énergétique. Elle entend imposer aux entreprises des mesures non rentables à coup de subventions.» N’empêche, économistes et investisseurs semblent nombreux à voir dans l’efficience énergétique une mine de futurs emplois.

Cristina Gaggini reconnaît qu’il y a «sans aucun doute» un marché pour «des produits et des services innovants liés à l’efficience énergétique». A condition toutefois que ce secteur «se développe sans être artificiellement soutenu par des subventions et du protectionnisme. L’exemple de l’industrie solaire allemande démontre à quel point une telle démarche n’est pas durable.»

Les prix de l’énergie vont augmenter, que nous sortions du nucléaire ou non.

Adèle Thorens balaie ces objections basées sur la rentabilité aléatoire de l’efficience énergétique: «Les prix de l’énergie vont augmenter, que nous sortions du nucléaire ou non, du fait de la raréfaction des ressources non renouvelables. L’efficience et les économies d’énergie vont donc devenir de plus en plus rentables, quoi qu’il arrive. Il est absurde de faire des projections en ne tenant pas compte de l’évolution des prix de l’énergie.»

Ultime argument invoqué par la conseillère nationale: l’augmentation généralement admise ces prochaines années «de la demande en électricité, avec en particulier la croissance probable de l’électromobilité». Augmentation qui rendrait «d’autant plus nécessaire de ne pas gaspiller l’électricité dans les domaines où l’on peut disposer du même niveau de confort ou des mêmes prestations tout en consommant moins». Ce qui est, on l’a vu, précisément la définition de l’efficience énergétique.

Auteur: Laurent Nicolet