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7 juillet 2016

Jean-Michel Jarre: «La musique électronique a aussi un côté militant»

Il est lundi soir au Montreux Jazz Festival, puis début novembre à l'Arena de Genève. Jean-Michel Jarre, auteur de quarante ans de mélodies cultes, vient défendre en Suisse son dernier album «Electronica»,composé avec une pléiade d’artistes engagés – et même Edward Snowden!

Pour Jean-Michel Jarre, la musique va plus loin que le simple solfège. (Photos: Courtsey: Tom Sheehan/Sony Music)

Un aveu d’abord: je vous connais depuis toujours mais suis resté plutôt incompétent en musique électronique. Et puis j’ai écouté votre double album. Et je me suis dit qu’au fond c’était de la musique avant tout...

Voilà ce que j’ai souhaité avec ce projet que je caresse depuis longtemps: aller à la rencontre des gens que j’aime et qui comptent pour moi. Chaque collaboration se justifie par un artiste que j’admire, dont j’apprécie beaucoup le son, qui m’inspire, etc. Aujour­d’hui la musique électronique est partout. Tout en charriant encore son lot de confusions, aussi. On pense que c’est forcément quelque chose de froid, de désincarné, ou de robotique, voire seulement lié aux dancefloors et aux DJ. Rien n’est plus faux: on la retrouve dans le jazz, dans le classique, dans la musique contemporaine, dans la pop, le rock, le punk. Elle est simplement une autre manière d’aborder le son. Pour moi, elle est un peu comme le jazz avec lequel je vois beaucoup de points communs, paradoxalement.

Lesquels?

Le son, d’abord. L’exploration sonore. La musique n’est alors pas seulement des notes que l’on joue, mais des sons que l’on interprète. Mon mentor a été Pierre Schaeffer, le père de la musique concrète. La musique va plus loin que le solfège. Il m’a appris à aller enregistrer le bruit du vent au coin de la rue. De ce point de vue, tout le monde fait aujourd’hui de la musique électronique, dans le fait d’aborder la musique en partant du principe qu’elle naît aussi d’abord du bruit ambiant que l’on sculpte à la manière d’un sculpteur qui fait apparaître son personnage de la pierre brute. J’ai réalisé ces rencontres avec deux principes de départ: l’idée de me déplacer et de rencontrer ces artistes à travers le monde. Que l’on soit dans la même pièce pour partager le processus créatif. Et puis de composer une maquette en fonction de la personne avec laquelle j’avais envie de travailler, ou du fantasme que je m’en faisais.

Etait-ce aussi une manière de sortir de votre zone de confort?

La musique reste avant tout pour moi une addiction. C’est la curiosité qui me fait avancer. Là aussi, je voulais expérimenter des choses inédites. Dans une époque où l’on croit être connecté au monde entier alors que cela nous renvoie parfois à une solitude humaine encore plus grande, où beaucoup de gens créent de manière plutôt isolée, l’idée était de pouvoir se retrouver dans ce moment fragile et vulnérable du début du processus créatif. Partager ses tics, ses tocs, ses secrets, vous avez raison, il y a une mise en danger. Mais immédiatement magnifiée par la confiance des artistes que je contactais et qui m’ont tous dit oui, et c’est pour cela que je me suis retrouvé avec 2 h 30 de musique et que c’est devenu un double album. Ils m’ont fait confiance en me donnant le final cut, la maîtrise globale du projet. Ce qui, je pense, fait sa cohérence.

Evidemment, un tel processus créatif a réclamé beaucoup de temps: près de quatre ans de travail. Comment avez-vous fait pour trouver cette liberté?

Le paysage musical et sa réalité économiques ont été bouleversés par internet. On n’a jamais écouté autant de musique tout le temps et partout. Et pourtant celles et ceux qui la créent n’ont dans leur immense majorité jamais gagné aussi peu. Je suis, disons, un artiste établi. Avec votre question, je veux penser aux générations futures et dire qu’il y a urgence à inventer un nouveau modèle économique pour la création. On ne peut pas continuer de délaisser les auteurs à ce point-là, alors que l’industrie elle-même est devenue gigantesque. Quelque part, chaque auditeur est un actionnaire de ces multinationales de la musique ou du cinéma. Dans un smartphone, la partie «smart», c’est nous. Inventons un modèle qui permette aux créateurs de créer. Là, j’ai dédié près de cinq ans de ma vie pour aboutir à un tel projet. Evidemment que, même pour des artistes établis, trouver une maison de disques qui l’accepte devient très compliqué.

Ce double album interroge aussi notre rapport à la technologie. Comme pionnier de la musique électronique, vous êtes en bonne place pour en parler: la technologie est-elle devenue un frein à la créativité ou une chance de créer ensemble?

Les technologies me semblent n’avoir jamais été un frein. Quand on a inventé le violon, les instruments électriques, aujourd’hui l’électronique, il a fallu s’adapter. La technologie, en effet, est l’outil de travail de la musique électronique. Elle nous interroge donc au premier chef. Comme toutes les musiques, l’électro a son côté très hédoniste. Et il reste très important. Mais elle possède aussi une part activiste. La scène techno de Detroit naît de la brutale désaffection de l’empire automobile. Même chose à Berlin, lors de la chute du Mur. Dans mon propre parcours, je commence la musique électronique en plein Mai 68, en opposition avec l’establishment de la musique classique et même du rock, déjà établi. Cela fait partie de notre ADN. Pet Shop Boys, Cindy Lauper, Massive Attack: beaucoup de militants engagés se retrouvent dans ce double album. Sans parler de la présence d’Edward Snowden naturellement.

Justement, comment se fait-il que le célèbre lanceur d’alerte se retrouve dans votre double album?

Il s’agit des extraits d’un long entretien que nous avons eu à Moscou où il vit en exil. La première fois que j’ai entendu parler d’Edward Snowden, j’ai été touché par son courage qui m’a fait penser à celui de ma mère (France Pejot, résistante dès 1941, ndlr) lorsqu’elle a rejoint la Résistance. Elle a été capturée à plusieurs reprises par les nazis, et s’est échappée à chaque fois. J’ai été élevé dans cette idée que lorsqu’un pouvoir agit de manière inacceptable, il faut le dénoncer. Pour moi, c’est exactement ce qu’Edward Snowden a fait. Il s’est opposé à son propre gouvernement (il travaillait alors comme informaticien pour la NSA, ndlr) pour montrer qu’il faut faire attention à l’usage abusif des technologies.

Vous avez un rapport quasi organique au son. Moby, présent dans «Electronica», rappelle que vous avez introduit la mélodie dans la musique électronique...

C’est un de mes artistes favoris. Quelqu’un qui place justement la mélodie au centre de la musique. M83 ou Air, également présents au Montreux Jazz Festival, participent de la même démarche. Sans doute nous sommes-nous aussi rencontrés là-dessus avec tous les artistes qui m’ont fait le plaisir de collaborer avec moi sur ce disque. Une mélodie qui peut sembler très simple et qui cache une sorte de tristesse, de mélancolie souterraine.

D’où le projet tient-il sa cohérence sonore?

Pour éviter un patchwork qui parte dans tous les sens, j’ai évité de faire quelque chose à la manière de. J’ai composé librement en pensant à eux, avec amour et affection. Puis ils ont pu se greffer parce que quelque part j’avais déjà mis un pied dans leur univers sonore.

Ce long voyage que vous dites initiatique vous a-t-il changé?

C’est certain. Il a commencé à une période assez difficile de ma vie. J’ai perdu mes parents, mon éditeur historique. Personnellement, j’étais dans un divorce compliqué. A travers les aventures et les rencontres, j’ai pu me retrouver. Je me sens aujourd’hui très en phase avec ce que j’ai envie de faire ou pas, avec les gens avec lesquels j’ai envie d’être.

Et la scène, on laisse la surprise au public?

Je vais adapter ma scénographie à chaque type de salle, pour pouvoir présenter quelque chose avec une certaine progression scénique et des éléments de surprise. Jouer ce soir à Montreux me réjouit. C’était un vœu depuis longtemps de Claude (Nobs, ndlr). A chaque fois, cela n’a pas collé. J’aurai naturellement une pensée très forte pour Claude ce soir, qui pour moi est vraiment une des grandes âmes de la musique dans le monde. Avec cette ouverture d’esprit qu’il a eue très tôt, ouvrant un festival de jazz à toutes les formes de musique sans dogmatisme et avec une égale affection. 

* «Electronica» I et II, Sony Music , en vente sur exlibris.ch

** Soirée spéciale Jean-Michel Jarre à l’Auditorium Stravinski, ce soir au Montreux Jazz Festival. Concert à l’Arena de Genève le 25 novembre 2016.

Texte: © Migros Magazine | Pierre Léderrey

Auteur: Pierre Léderrey