Archives
26 novembre 2012

L’elfe Curieux et le fantôme Lugubre

Ah, qu'il est beau, le métier de professeur, lorsque la curiosité des élèves est en éveil! Mais gare: le fantôme de l'indifférence et de l'ennui se tapit peut-être dans un coin...

Jacques-Etienne 
Bovard, professeur 
et écrivain
Jacques-Etienne 
Bovard, professeur 
et écrivain

«Moi! Moi!» «Non, moi!» Et vous avez devant vous cinq, six, dix bras dressés, dix index jaillis vers le plafond de la classe comme autant d’étendards de certitude et d’enthousiasme: «Moi, monsieur, moi je sais!» Frais visages dilatés d’excitation, yeux écarquillés, pétillants: savoir!

Montrer qu’on a compris! En vouloir encore davantage! Il faut avoir enseigné chez les «petits» pour avoir connu cela. Certains se déboîtent l’épaule pour lever la main plus haut, et augmenter leurs chances de partager leurs connaissances, ou, mieux encore, de donner leur avis. Que la réponse soit juste ou non, vous nagez en pleine fontaine de jouvence. Le courant passe, vous êtes passionnant, vous faites œuvre de civilisation, on vous aime, et tous vos efforts ont du sens. Ça, c’est le rêve, qui parfois perdure même chez les ados plus grands et déjà un peu blasés. Il y a des classes ainsi visitées par l’elfe vibrionnant de la Curiosité. Heureusement…

Parce qu’à l’opposé, vous avez Lugubre, le fantôme blafard, contagieux comme l’ennui, qui vous éteint certaines classes quasi irrémédiablement. Pas de risque qu’il lève jamais la main, lui. Il est juste présent, œil vitreux, lèvre molle, affalé sur sa chaise. «Euh, c’était quoi déjà, la question?» vasouille-t-il quand vous l’interrogez. Vous répétez. «Ah… Ben j’sais pas.» Et ça l’amuse, ça amuse toute la classe, de ne pas savoir, de ne pas même essayer. Cette espèce d’émulation inverse consacrant la bêtise et l’ignorance est le signe le plus évident que Lugubre règne ici.

Vous ne savez pas comment il est entré (manque chronique de sommeil, distractions et soucis multiples, surcharge de travail, rivalités obscures entre les élèves?), et encore moins comment l’en faire sortir. Les gens croient que c’est l’indiscipline, l’insolence qui nous use, mais non: c’est lui le véritable ennemi, Horlà flasque et protéiforme, qui finirait par vous avoir aussi.

Car vous avez fait le gentil organisateur, cherché à comprendre, sermonné, ironisé, tonné, changé de livre, essayé dix autres ruses interactives, et vous auriez aussi bien pu tenter de faire aimer Proust à un iceberg dépressif. Misère, et si c’était vous, l’éteignoir, le soporifique, vous Lugubre?

C’est là qu’il faut savoir s’ébrouer, et surtout garder le sens de l’humour, en attendant que l’elfe sautillant soit de retour, tout aussi mystérieusement.

Nos chroniqueurs sont nos hôtes. Leurs opinions ne reflètent pas forcément celles de la rédaction.

Auteur: Jacques-Etienne Bovard