Archives
28 juillet 2016

L’empire décence

La chronique de Martina Chyba.

Martina Chyba.
Martina Chyba, journaliste et productrice à la RTS.

Bon, question existentielle majeure: vous êtes plutôt bikini ou burkini? Oui, certaines grandes marques ont décidé de mettre en rayon des vêtements on va dire islamo-compatibles, genre des voiles et des trucs larges et couvrants. Ce sont parfois les mêmes marques qui vendent des micro-shorts à ras la salle des fêtes et des tops fabriqués avec pas plus de tissu qu’un string.

Par rapport à ça, il y a je crois un fossé générationnel important. D’un côté, les vieilles laïcardes dans mon genre, rescapées de tous les combats féministes, ne supportent pas le moindre recul. Et je suis désolée, mais emballer la moitié de l’humanité dans du tissu pour ne pas qu’on la voie est un recul. De l’autre côté, une génération plus habituée au communautarisme, que cela ne choque pas plus que ça et qui dit en gros que «c’est pas pire de la part des marques que de pousser les nanas à l’anorexie et à s’habiller comme dans les clips de rap, c’est-à-dire en pétasse soumise au désir des hommes». Euh… si, c’est pire.

Oui, les talons de 12 cm, les t-shirts cropped et les minijupes sont des codes de sexualité apparente qui enferment les femmes dans un rôle et nous devons éduquer nos filles à ne pas se soumettre à ces schémas. OK.

Mais si je veux m’habiller autrement, j’ai le droit. Il n’y a aucune loi qui m’oblige à porter des talons aiguilles (fort heureusement pour mon dos, mes pieds et les gens qui me voient marcher dans la rue).

Je ne risque aucun coup de fouet, aucun jour de prison, aucune menace de mort si je ne me conforme pas.

Récemment huit personnes ont été arrêtées en Iran pour avoir osé diffuser des images de femmes sans voile sur Instagram.

Et puis, il a fallu trouver un nom pour cette nouvelle mode, et comme on ne veut pas stigmatiser une communauté, on a appelé ça la mode «décente» ou la mode «pudique». Ça veut dire quoi? Que celles qui s’habillent au premier étage sont «décentes» et «pudiques»? Et celles qui s’habillent au rez-de-chaussée? C’est quoi? Des putes? On plaisante là ou bien?

Alors on va le répéter une fois pour toutes. Nous avons de jolis cheveux. Dessous nous possédons un cerveau. Dessous nous possédons un corps qui nous appartient.

Et aucun homme, aucun père, aucun frère, aucun dieu n’a à nous dire ce que nous devons penser, ou ce que nous devons faire de nos seins, de nos fesses ou de nos utérus.

Nous représentons 50% de la population et nous avons les mêmes droits que les autres 50%. Les marques ont parfaitement le droit de sortir des modes «décentes». Et moi j’ai parfaitement le droit de dire que je les trouve «indécentes».

J’ai commencé par une question je termine par une autre question. J’entends régulièrement dire que le voile est une marque de respect. Que c’est un signe de liberté, d’épanouissement, de choix. Ah ouais?

Alors puisque c’est si bien, pourquoi aucun homme n’en porte-t-il jamais?

© Migros Magazine - Martina Chyba

Auteur: Martina Chyba