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30 avril 2012

L’enfant en son jardin secret

Les petits aussi ont droit à leur intimité: leurs cachotteries, leurs refus de tout dire participent efficacement à la construction de leur personnalité. N’en déplaise aux parents. Les explications de la psychologue Dana Castro.

Deux enfants au milieu d'une forêt
Les enfants se construisent un univers qui leur est propre. (Photo: Keystone/David Nunuk)

«A quoi tu penses?» A rien évidemment. Ce qui est impossible bien sûr. Sauf que les enfants ont des secrets, et que c’est tant mieux. Selon la psychologue Dana Castro, auteur d’un livre sur le sujet, l’existence «d’un jardin secret» jouera en effet un rôle important dans le développement social et affectif de l’enfant. La faculté de taire des choses participe ainsi à l’«équilibre psychologique et l’estime de soi». En facilitant notamment «la prise de recul et la compréhension des émotions et des pensées». En protégeant aussi des intrusions extérieures. En préservant enfin «de la honte et de la culpabilité vis-à-vis d’autrui».

Le goût du secret, soutient la psychologue, apparaît vers l’âge de 4 ans, en même temps que la conscience d’être différent des autres: «Les enfants découvrent alors qu’ils peuvent cacher ce qu’ils pensent et ce qu’ils font.» C’est à 6 ans, ensuite, qu’ils comprennent qu’il est dangereux de confier un secret à un inconnu. Et à 8 qu’ils cessent de croire qu’il faut tout raconter aux parents.

D’autant mieux que le secret se trouve placé entre deux écueils: tout dire – et vivre alors «dans un sentiment de transparence et d’inconsistance identitaire» – et ne rien dire et être en proie aux «sentiments de honte et / ou de culpabilité».

Dana Castro distingue plusieurs sortes de secrets. D’abord «ceux qui font du bien». Par exemple celui de cette petite fille de 5 ans qui gronde sa poupée, la traite de «petit bébé cochonnerie». C’est son secret à elle, une manière de «faire face à la forte ambivalence» où la plonge la venue d’un petit frère qui accapare l’attention de sa maman.

Un outil de réflexion aussi

Il y a aussi les secrets «qui font grandir» et qui sont à la fois une méthode d’introspection, une stratégie d’action, un outil de réflexion et dont l’objectif est «d’éviter d’être influencé par les conseils en tout genre et d’empêcher les autres d’imposer leur manière de faire».

Les autres, c’est-à-dire d’abord les parents. L’enfant aura besoin dans certaines situations, notamment pour éviter les moqueries et les critiques de l’entourage, de résoudre lui-même ses problèmes, à sa façon. Par exemple, un conflit avec un professeur. «Les enfants apprennent de ce qu’ils vivent et expérimentent par eux-mêmes. Dans cette perspective les bons parents sont ceux qui font en sorte que leurs enfants puissent se dispenser d’eux.»

Enfin, il y a les «secrets qui font mal», ceux qui renvoient à l’enfant une mauvaise image de lui-même: «C’est humiliant d’avoir fait, pensé ou rêvé cela.» Ou encore: «J’ai été nul, anormal, bizarre, pas à la hauteur.»

Des bons et des mauvais secrets

Dana Castro souligne l’importance de savoir distinguer entre un bon et un mauvais secret. Un indice qui démasque souvent le mauvais secret est l’injonction «surtout ne le dis pas à tes parents». Comme ces secrets plaçant l’enfant devant un conflit de loyauté qui «l’insécurise». Par exemple, la baby-sitter qui demande à la petite fille de ne pas dire à sa maman qu’elles ont regardé la télévision alors que défense en avait été faite.

Avoir un jardin secret, pour l’enfant, c’est aussi se raconter des histoires dont il est forcément le héros et qui lui permettent d’exister. Et dont il émerge «avec un sentiment de bien-être, de solidité, de confiance».

En cas de crises, de difficulté ou concernant leurs amours, les enfants, plutôt qu’aux parents, préféreront se confier à leurs copains: «La charge du récit est plus grave puisque l’enfant attribue à son copain, quel que soit son âge, des pouvoirs immenses.» Les parents feraient d’autant mieux de s’en accommoder que ce sont souvent eux qui par leur maladresse intrusive poussent les enfants à se réfugier dans leur jardin secret. Dana Castro plaide ainsi pour une communication sereine, qui évitera de nier la tristesse ou l’émotion négative du bambin, au prétexte que «le désarroi de nos enfants nous insupporte». Des remarques du genre «on ne se met pas dans tous ses états pour rien», «il n’y a pas de quoi avoir peur» ferment toute possibilité de dialogue. Alors que «bannir une émotion ne la fait pas disparaître mais l’accepter avec empathie et compréhension peut l’estomper.»

La chambre et le cartable

Parmi les «lieux» principaux du secret, on pourra citer d’abord la chambre et son fameux désordre. Qui n’est rien d’autre, certifie Dana Castro, qu’un «piège à maman». Pour empêcher les mères de fouiner à tort et surtout à travers. Le désordre devient ainsi «l’affirmation d’un immense besoin d’intimité» et encourage «à la découverte de soi et la liberté de rêver en toute sécurité».

Les objets enfouis dans le capharnaüm peuvent raconter aussi bien les expériences dont les enfants aiment se souvenir que leur «manière personnelle de traiter leurs problèmes». Ou refléter des «visions possibles d’eux-mêmes» – personnages en poster, poupées Barbie, héros de magazine, etc. S’immiscer dans ces secrets-là peut être source de «malentendus et de peines»: les parents non seulement risquent de passer ainsi à côté des bonnes réponses, mais aussi de s’imaginer inutilement le pire.

Le cartable ensuite, qui peut receler deux sortes de secrets. Ceux qui peuvent rassurer ou des indices à l’intention des parents, une demande d’aide déguisée pour surmonter une situation trop lourde. Comme emporter des tonnes de jouets: quand ils seront découverts l’enfant expliquera que c’est parce que personne ne veut jouer avec lui à l’école.

Auteur: Laurent Nicolet