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11 avril 2016

L’enfant face à l’actualité

Entre les attentats à répétition, la crise des réfugiés, les guerres et les bombes, les nouvelles sont parfois difficiles à digérer, notamment pour les plus jeunes. Comment aborder ces sujets délicats de manière adéquate?

Dis maman, c’est quoi un terroriste?» «Est-ce qu’en Suisse aussi il pourrait y avoir un attentat?» «Qui c’est, Daech?» Difficile, dans le climat actuel, d’éviter les épineuses questions des enfants... Mais comment expliquer l’horreur à un bout de chou de 6, 8 ou même 12 ans? Quels termes employer, quelles images éviter? Ne risque-t-on pas de le traumatiser?

«Si l’enfant a eu vent des événements, il est de notre devoir de mettre des mots sur ce qu’il a vu ou entendu», affirme Laurent Perron, pédopsychiatre à Genève. Il est vrai qu’entre les discussions dans les cours de récré et l’accès facilité à internet via les smartphones et les tablettes, les nouvelles circulent vite et pas nécessairement de manière adaptée aux oreilles et aux yeux des plus jeunes.

Rester à leur niveau

D’où la nécessité d’engager rapidement le dialogue avec son bambin. «Avant tout, il s’agit de l’écouter. De déterminer ce qu’il sait déjà et de s’enquérir de ses préoccupations, qui bien souvent diffèrent des nôtres. Ses questions constituent un excellent point de départ pour la discussion.» Ainsi, les attentats de Paris ou de Bruxelles susciteront peut-être chez un petit de 7 ans des interrogations autour de la mort et de son irréversibilité. Tandis que les 9-11 ans chercheront plutôt à comprendre pourquoi de tels actes ont eu lieu.

«Il est important de rester à leur niveau, de ne pas rentrer dans un discours qui pourrait les dépasser, précise Laurent Perron. On peut établir un parallèle avec ce qui se passe dans leur propre univers, les disputes et les bagarres entre copains. Leur expliquer que chez les grands aussi, quand on n’arrive pas à se parler, on en vient parfois aux mains, voire aux armes.»

Ne pas hésiter également, préconise le pédopsychiatre, à reconnaître que nous ne comprenons pas tout, que nous n’avons pas toutes les réponses.

Nous pouvons aussi leur dire que nous-mêmes sommes choqués par les événements: cela fera écho à leur propre ressenti.»

Pour épauler les adultes dans cette tâche, plusieurs journaux ont vu le jour ces dernières années (lire encadré). Dans un langage clair, sur internet ou sur papier, ils s’efforcent de décrypter l’actualité, à grand renfort de dossiers et de vidéos, et abordent même des sujets délicats, comme la pédophilie. «Comment ne pas en parler, alors que mes lecteurs ont l’âge des petites victimes!», s’exclame François Dufour, rédacteur en chef du Petit Quotidien, qui s’adresse aux 6-10 ans. Son défi: donner conscience du monde aux petits.

«Ces magazines peuvent devenir une véritable bouée de sauvetage pour les parents et les enseignants, confirme Christian Georges, collaborateur scientifique à la Conférence intercantonale de l’instruction publique (CIIP). Ils jouent un rôle salutaire, en misant sur la vulgarisation.» D’après lui, il ne suffit pas d’attendre un événement tel que le 11 septembre pour parler d’actualité aux enfants. «Si l’on veut former des citoyens, au sens large et noble du terme, on doit leur inculquer une certaine capacité à saisir les enjeux du monde qui les entoure. Et cela passe nécessairement par une éducation aux médias.»

Intégrer l’information aux cours

Voilà pourquoi celle-ci fait partie intégrante du Plan d’études romand depuis 2003, sous un volet comprenant également la sensibilisation aux images et aux technologies de l’information et de la communication. «Selon l’âge des élèves, l’idée est de les inviter à découvrir les spécificités des divers supports médiatiques, à s’intéresser aux enjeux et aux intentions des messages véhiculés, à analyser la pertinence des choix éditoriaux, etc.»

Christian Georges reconnaît toutefois que la grille horaire des enseignants leur permet rarement de consacrer des périodes entières à ces tâches. «Il s’agit plutôt de les intégrer à un cours de français, d’histoire ou de géographie. Et tandis que certains professeurs ont la faculté de saisir chaque occasion pour parler d’actualité, d’autres éprouvent plus de difficultés.»

Pour lui, une chose est sûre: l’école ne devrait pas rester enfermée sous une cloche de verre.

Après des attentats, un debriefing peut faire l’affaire: que s’est-il passé, qu’est-ce qu’on a compris? L’idée étant de créer un socle commun d’information.»

Et dans un monde de plus en plus marqué par l’insécurité, comment calmer les inquiétudes des enfants? «Peut-on vraiment les rassurer? s’interroge Laurent Perron. Je ne pense pas qu’il soit judicieux de leur dire que rien ne peut leur arriver. La réalité, c’est que tout le monde peut être touché. On peut en revanche leur expliquer qu’il existe des structures qui réfléchissent aux moyens de lutter contre le terrorisme, et que certains attentats ont déjà pu être déjoués.» Le danger pour lui serait plutôt d’entrer dans une forme de déni ou de banalisation, de refuser la discussion: «Quoi qu’il arrive, les mots soignent plutôt qu’ils ne détruisent.»

Texte © Migros Magazine – Tania Araman

Auteur: Tania Araman, avec la collaboration de Tabatha Palazzolo

Illustrations: Illumueller.ch