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17 mai 2016

Dans l’enfer du stress financier

Le surendettement peut avoir des conséquences sur la santé physique et mentale. Et conduire à l’isolement. Témoignage d’une femme ordinaire que ses ennuis d’argent condamnent à mener ce qu’elle appelle «une fausse vie».

Dessin d'une femme dans son lit, submergée par une immense vague
Mélanie nous confie: «Le bateau coule, vous essayez d’écoper, mais à chaque geste, il en revient par vagues entières. Je me demande constamment de quoi demain sera fait.»

Mélanie (prénom d'emprunt), 54 ans, est une femme enjouée, dynamique et très communicative. Sauf que tout cela n’est qu’une apparence.

Je joue un rôle; dès que je rentre chez moi, j’enlève mon masque.»

En réalité, Mélanie se bat dans un enfer financier qui ne lui laisse aucun répit. Après trente ans de mariage et une existence qu’elle qualifie de normale, tout s’effondre: «Mon mari a fait une grosse connerie, j’ai demandé la séparation et j’ai hérité de la moitié de ses dettes.» Un malheur n’arrivant jamais seul, les ennuis de santé s’accumulent soudain.

J’ai d’abord subi une opération à une main, qui a loupé.»

La voici en arrêt maladie, ne touchant plus que 80% de son salaire, et avec une fille aux études. «Je tournais avec Fr. 2200.- par mois. Je n’ai jamais voulu montrer mes soucis et, pour moi, il était vital que ma fille continue à étudier.» Mélanie évoque «les démarches terribles à entreprendre, où on vous parle comme si vous n’étiez rien du tout.

On me disait par exemple que, dans ma situation, ma fille ne devrait pas étudier.»

Une malchance qui n’arrange rien

Le mauvais sort continue de s’acharner: après avoir repris son travail, Mélanie s’entend diagnostiquer un cancer de la thyroïde dont elle est en rémission actuellement. Puis, le home où elle travaillait comme auxiliaire de santé depuis seize ans cesse ses activités.

En attendant une décision de l’AI (assurance invalidité), elle travaille maintenant à 50% dans une buanderie – «je plie des chiffons, moi qui aimais tellement être en contact avec les gens!» –, est payée par la Caisse de compensation jusqu’au mois de juin, et touche Fr. 1800.- par mois:

Cela fait cinq mois que je vis avec cette somme. Je coule, je n’en vois pas la fin.»

A ceux qui lui disent de s’inscrire aux services sociaux, elle répond qu’elle a déjà donné: «J’y suis restée six mois, j’ai vu ce que c’était. On veut tout savoir de vous, on a rarement affaire à des gens agréables. En plus, vous attendez votre tour au guichet à l’administration communale, avec des gens qui viennent pour autre chose et que vous connaissez, vous devez raconter toute votre vie, montrer toutes vos factures.

J’avais l’impression d’être sous tutelle, de ne plus exister. Je n’ai pas supporté.»

Submergée par la honte Quand Mélanie contacte les impôts pour demander un arrangement, elle s’entend d’abord répondre: «Mais, Madame, vous n’aviez qu’à prévoir!» Elle rappelle une autre fois, tombe «sur une meilleure personne». «Mais il faut tout de même payer les arrangements , Fr. 100.- par-ci, Fr. 100.- par-là, et

quand vous avez Fr. 1800.- de salaire, avec le loyer, vous êtes déjà à moins Fr. 500.- le deuxième jour.»

La grande hantise de Mélanie, c’est qu’on lui bloque sa carte bancaire: «C’est terrible d’aller au Bancomat. Je m’y rends à 6 heures du matin pour que personne que je connaisse ne me voie si ça devait arriver.»

En attendant, elle ne parvient plus à payer son loyer et cherche un appartement plus petit: «Pour moi, c’est une grande défaite. Cet appartement, c’est mon havre.» Où elle se terre les week-ends, son moment préféré, «sans courrier ni téléphone. Deux jours de paix.»

Elle refuse pourtant de se laisser aller et se débrouille comme elle peut: «J’ai une amie coiffeuse qui continue à me coiffer, une autre me fait les ongles et une troisième me donne ses habits. Comme ça, vu de l’extérieur, je vais bien.»

Alors que Mélanie vit en véritable recluse: «Vous vous faites une carapace, sans vous en rendre compte.

Vous vous retirez du monde parce que vous ne pouvez plus assumer financièrement. Vous vous faites une fausse vie.»

Quand on l’invite quelque part, elle décline poliment, trouve un prétexte: «L’essence coûte cher.» Sa voiture, elle raconte d’ailleurs avoir dû se battre pour la garder. Exclu aussi d’inviter à manger: «Mon frigo est vide. Lors des courses, j’ai toujours en tête ce que je peux me permettre d’acheter.»

Elle explique avoir «un acte de défaut de biens des impôts et un de la caisse maladie.» Une question de priorité: «Avant de payer ma caisse et mes impôts, je veux quand même payer l’électricité. Par chance, à midi, je suis nourrie à mon travail.»

Un système parfois illogique

Une femme transportant  un menhir dans une barque.
Certains moments de la vie sont lourds à porter.

Mélanie ne comprend pas la logique du système: «Je touche moins en travaillant que lors de mon arrêt maladie.» Mais elle veut travailler, le chômage lui fait peur. «A un moment donné, vous réalisez que vous perdez la partie. Vous essayez de gagner du temps, et vous n’avez pas de réponse. Je ne sais pas ce que je vais faire à partir du mois de juin. Quand on me demande: ‹Et toi, tu vas où en vacances, cette année?›, mon estomac se noue.»

Un ami qui ne l’avait pas vue depuis longtemps a été très surpris d’apprendre sa situation:

Il n’aurait jamais cru qu’en Suisse on puisse dégringoler si rapidement. En réalité, ça peut arriver à n’importe qui.»

Une autre amie lui a dit: «Avec tous ces non-dits, tout ce que tu gardes en toi, tu n’es pas tombée malade par hasard.»

La plus grande colère de Mélanie? «Payer très cher pour quelque chose que je n’ai pas fait. Ce n’est pas comme si j’avais accumulé des petits crédits. Mais on n’en tient absolument pas compte.» Il vaut mieux s’abstenir de lui conseiller, comme elle l’a entendu trop souvent, de consulter le psy: «Pour quoi faire? Ma tête va très bien.» Le problème est ailleurs.

Le bateau coule, vous essayez d’écoper, mais à chaque geste, il en revient par vagues entières. Je me demande constamment de quoi demain sera fait.»

«Il existe un certain laxisme au niveau des pouvoirs politiques»

Porrtait de Caroline Henchoz
Caroline Henchoz

Caroline Henchoz, maître d’enseignement et de recherches à l’Université de Fribourg, responsable de la recherche Prages (processus et analyse des modes de gestion de l’endettement et du surendettement).

Le lien entre problèmes financiers et problèmes de santé est-il clairement établi?

Les difficultés qu’on peut avoir à payer ses traites ou à rembourser ses dettes, les pressions de certains créanciers ainsi que les courriers rédigés en langage assez technique, dont on ne comprend pas toujours le contenu, peuvent engendrer un stress certain, nombre d’études le montrent. Avec un ensemble de problèmes psychosomatiques à la clé, comme des maux de ventre.

Et sinon?

Pour des raisons économiques, certaines personnes se privent de soins, et notamment des soins dentaires qui ne sont pas remboursés. Elles peuvent aussi être gênées d’appeler le médecin à qui elles doivent de l’argent. Pour réduire les dépenses, certains auront tendance à délaisser une nourriture équilibrée. Avec au final des problèmes de surpoids et d’obésité, surtout chez les femmes. On constate aussi d’autres comportements liés à l’endettement, telle la consommation d’alcool et tabac pour compenser le stress, plus spécialement chez les hommes.

Dans un article publié par la revue Reiso, vous évoquez une stigmatisation de l’endettement particulière à la Suisse…

Dans les pays au taux d’endettement élevé, il semble y avoir moins de stigmatisation. Chez nous, l’endettement à la consommation est quelque chose d’assez peu courant. C’est moins dans la norme, donc moins toléré et par conséquent plus difficile à vivre. Le fait de ne pas arriver à rembourser correctement ses dettes peut être d’autant plus mal vécu que le bien-être se construit aussi par comparaison avec les autres. La Suisse est un pays relativement individualiste où sont valorisées des notions comme la maîtrise de soi, la responsabilité, la capacité à se gérer. Si l’on n’y parvient pas, on aura tendance à culpabiliser.

De quelle manière?

C’est un discours qu’on entend souvent: les gens surendettés auraient fait des choses qu’ils n’auraient pas dû faire. Ils se gênent donc d’en parler, d’aller demander de l’aide.

Au lieu de s’adresser à des organisations qui peuvent les aider, ils essaient de se débrouiller par tous les moyens, par exemple en prenant d’autres crédits,

ce qui peut contribuer à empirer la situation.

Les aides à disposition sont-elles suffisantes?

Caritas et le Centre social protestant (CSP) sont les deux acteurs majeurs de la prévention contre l’endettement et des procédures de désendettement. Ces associations à but non lucratif font le maximum avec des moyens parfois fort modestes. Le problème, c’est que des entreprises commerciales proposent aussi des programmes de désendettement qui peuvent contribuer à augmenter les ennuis plutôt qu’à les résoudre, en facturant de lourds frais administratifs Le surendettement est considéré comme un problème social important, mais il existe un certain laxisme au niveau des pouvoirs politiques qui rechignent à soutenir les associations à but non lucratif.

Y a-t-il un profil type de la personne surendettée?

On trouve des types d’endettements très différents. Certains peuvent être liés à des événements particuliers: un divorce, une période de chômage impliquent une baisse de revenus, et certaines personnes ont plus de mal à gérer leur situation financière, à payer impôts ou assurance maladie. D’autres sont liés à la consommation avec la prise de petits crédits.

Il n’y a pas de profil type de l’endetté, qui n’est pas toujours un consommateur naïf et irrationnel.

Texte: © Migros Magazine | Laurent Nicolet

Auteur: Laurent Nicolet

Illustrations: Alice Wellinger