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28 mars 2016

L’ennui au travail: une source de stress

Après le burn-out, voici le bore-out! C’est du moins le nouveau phénomène qui sclérose le monde professionnel. Les employés seraient de plus en plus nombreux à s’embêter au bureau. Par manque de tâches ou par désintérêt pour des jobs creux.

L'ennui au travail, un phénomène qui toucherait un Suisse sur dix.

Depuis quelque temps, le mot de «bore-out», lâché presque par hasard par deux consultants alémaniques, a fait son apparition sur les forums des internautes, dans les librairies, en une des médias. Tout à coup, les langues qui s’ennuient se délient. Alors quoi, vrai phénomène ou emballement médiatique? On sait que la surcharge de travail peut user les nerfs. Trop de stress, de pression, de délais à tenir. On sait moins par contre que le sous-emploi peut aussi être un fléau. Ainsi, 10% des salariés s’ennuieraient au travail en Suisse. «On s’est toujours emmerdé au boulot! Mais avant, on faisait des cocottes dans son coin et basta. Aujourd’hui, avec la précarisation de tout, on s’angoisse de s’ennuyer au travail», lance avec humeur Davor Komplita, médecin spécialiste en psychiatrie du travail à Genève. Qui avoue n’avoir encore reçu personne pour ce motif de consultation.

Davor Komplita, médecin spécialiste en psychiatrie du travail.

Tabou? Peut-être. Avouer que l’on n’a rien à faire, surtout dans un pays où la valeur du travail est tellement importante, n’est pas facile. Mais il se peut aussi que les personnes concernées aillent de préférence chez un chasseur de têtes plutôt que chez le psy… Ou que le phénomène n’en soit qu’à ses balbutiements. «En Suisse, pour le moment, on est davantage stressé qu’ennuyé au travail. Disons que pour 30% de burn-out, on a 10% de bore-out. Mais on sait aussi que 8 à 10% des salariés ont un travail monotone», répond Brigitta Danuser, professeur à l’Institut universitaire romand de santé au travail à Lausanne.

Car ce n’est pas seulement le volume du travail qui joue un rôle, mais aussi la nature du poste. Bien sûr, certains jobs de maintenance au contenu répétitif peuvent être ennuyeux par essence. D’autres alternent les phases d’activité et de sous-occupation: que ce soit le pilote de ligne, le gardien dans sa tour de contrôle, le vendeur en boutique de luxe, tous traversent des temps morts. «Il y a moins d’ennui dans les secteurs de la santé, où l’on travaille avec des patients, ou dans l’enseignement. Sans doute que les postes de fonctionnaire sont plus à risques que les jobs indépendants», poursuit Brigitta Danuser.

Des métiers dénués de sens

Mais, plus grave, il y a tous ces métiers qui perdent leur contenu, leur sens. «On crée de nouvelles formes de taylorisme, où chaque employé n’exécute qu’une petite procédure et perd la vue d’ensemble. Or, le travail est tellement important aujourd’hui pour la santé mentale, la valorisation de soi, que c’est une souffrance énorme de devoir être là sans fonction», poursuit Brigitta Danuser. Le film de Charlie Chaplin Les temps modernes n’est pas loin.

Brigitta Danuser, professeur spécialisé dans la santé au travail.

Contrairement aux apparences, être payé pour compter les trombones n’a rien d’une sinécure. «C’est même toxique psychiquement. La managériose en plaques procède à la destruction du cortex: quand tout n’est que normes, questionnaires, que la stimulation devient monotone ou inexistante, l’ennui peut être une souffrance», souligne Davor Komplita.

Une fois combinées la pression de productivité, la montée des jobs à faibles qualifications et l’efficacité de contrôle des employés, qui empêchent toute rêverie et autre salutaire micro-sieste, même dans les jobs les plus simples, et c’est l’ennui qui guette. «Des métiers comme celui de facteur n’étaient pas autrefois guettés par la dépression. Aujourd’hui, l’employé est chronométré, deux secondes par lettre. C’est l’ennui dans le stress.» Une perte de sens qui est souvent l’antichambre de la perte de dignité et de la frustration. Se retrouver placardisé ou englué dans des projets qui n’aboutissent jamais est une énorme source de désenchantement et de désillusion. «Ce n’est pas qu’une question de culpabilité judéo-chrétienne, c’est une non-reconnaissance de sa valeur professionnelle. On devient un meuble», assène Davor Komplita.

Si le travail, c’est la santé, ne rien faire, c’est la mettre en danger. Oui, puisque les spécialistes pointent les mêmes symptômes que pour un burn-out. «Détresse, colère, angoisse, tendance dépressive, insomnies. Et, dans certains cas, des risques accrus pour le système cardio-vasculaire», avance Norbert Semmer, professeur émérite de psychologie du travail à Berne. Autrement dit, un bore-out peut finir en burn-out, réponse du corps au stress chronique.

Comme il existe encore peu d’études sur le sujet, difficile de dessiner le profil des personnes à risques. Disons que, d’après Norbert Semmer, les extravertis s’ennuieraient plus vite que les introvertis. Et que les femmes seraient plus aptes à gérer l’inactivité que les hommes… Le problème deviendrait aussi moins aigu avec l’âge. Mais le spécialiste prévoit une «possible augmentation des cas avec l’automatisation du travail dans ces quinze prochaines années.»

Sombre tableau? Pas forcément. Martine Balandraux Olivet, spécialiste FMH en médecine du travail à Genève, relativise le problème et cite les cas de résilience. «Il arrive que des hommes dans des postes à responsabilité se fassent un jour placardiser. Leur ego en prend un coup et ils passent souvent par un stade de déprime. Mais rassurez-vous, ils rebondissent aussi parfois très bien. Certains profitent de ce temps libre pour se lancer à fond dans le sport ou faire des diplômes en ligne…»

Témoignages

«C’est une spirale où l’on perd sa motivation»

Laurence*, 44 ans

«Après une dizaine d’années à un poste à responsabilité dans le milieu académique et un burn-out, j’ai changé d’emploi. J’ai trouvé une fonction de cadre intermédiaire dans une administration. Au début, le rythme était très lent, ce qui m’allait bien pour une reprise. Mais les semaines passant, rien ne changeait. C’était le calme plat tout le temps, et le travail n’était pas intéressant, il ne correspondait pas à ce qu’on m’avait présenté lors de l’entretien d’embauche. En une journée, j’avais fini le travail de la semaine!

En plus, il y avait un contrôle total sur nos horaires, l’accès à plusieurs sites internet était bloqué et j’avais l’interdiction de sortir du bâtiment. On avait l’obligation de travailler portes ouvertes, c’était le management par la terreur.

Après deux mois, je suis allée voir le responsable pour lui dire que j’avais besoin d’être davantage occupée. Il a paru compréhensif, mais dès le lendemain, le ton a changé. Et là, j’ai compris qu’il y avait une omerta: le problème n’était pas que je n’avais pas assez de travail, mais que j’ai osé le dire. C’est un système où les chefs, comme des petits roitelets, se battent pour garder leurs effectifs même si le volume de travail n’est pas suffisant pour tout le monde…

Du coup, je commençais la journée en ouvrant la fenêtre, ce qui me prenait déjà cinq minutes. Je discutais avec mes voisins de bureau, je surfais sur internet et réglais mes affaires privées... On développe des stratégies pour passer le temps. Moins vous avez à faire, plus vous diluez le travail. On fait tout au ralenti pour garder des tâches pour le lendemain. C’est une spirale, où l’on perd sa motivation, où l’on ne sait plus quelles sont ses compétences. Et le soir, on rentre en n’ayant rien fait de sa journée. Je n’avais pas de sentiment de culpabilité, mais j’étais totalement démoralisée.

J’ai commencé à avoir les mêmes symptômes physiques que lors de mon burn-out avec en plus un sentiment de peur quasi paranoïaque. Après quelques mois, j’ai donné mon congé. Même si toute expérience est riche en leçons, cette période de ma vie reste comme un traumatisme. Aujourd’hui, j’ai retrouvé un poste avec le même niveau de responsabilité dans un milieu qui me convient, et où je me sens respectée. J’ai perdu en termes de salaire, mais j’ai sauvé ma peau.»

«Ce n’est pas le volume de travail qui a baissé, mais sa qualité»

Magali*, 47 ans

«Je travaille depuis vingt-six ans dans une administration avec beaucoup de satisfaction. Mais dernièrement, j’ai été mutée, sans avoir été consultée, dans un autre service, et tout a changé. On m’a retiré la plupart des responsabilités, la gestion d’équipes, les facturations, la mise à jour du site internet… Du coup, mes tâches sont moins intéressantes et tournent essentiellement autour du courrier et de la permanence téléphonique. En fait, ce n’est pas le volume de travail qui a baissé, mais sa qualité et sa variété.

A cela s’ajoute le fait que mon supérieur est un maniaque du contrôle. Quand il arrive, tout le monde se crispe, plus personne ne parle, comme dans un sanctuaire. Le fait de travailler en open space n’arrange rien. J’ai mon chef sous le nez toute la journée!

Il surveille tout, nos heures d’arrivée, le temps de pause et l’avancée des travaux. Il veut que tout passe par lui, ne délègue rien. Je suis devenue une simple exécutante, reléguée aux tâches subalternes. Je me sens disqualifiée dans mon travail, j’ai l’impression d’avoir régressé et ça me démotive complètement. Au point que je peine à me lever le matin, et qu’à la maison je pleure pour rien. Le dimanche soir, j’ai la boule au ventre tellement je n’ai pas envie d’y retourner.

Un jour, j’ai fait une crise d’angoisse au bureau, j’avais l’impression de perdre pied. C’est là que j’ai décidé d’aller chez le médecin. Il m’a prescrit des antidépresseurs pour m’aider à supporter cette transition. Sûr que si je n’avais pas des enfants à charge, j’aurais déjà donné mon congé.

Je me donne six mois pour trouver un autre emploi et mettre un terme à ce calvaire. Pour ma santé mentale, j’ai besoin de me sentir utile, d’exercer une activité intéressante et gratifiante. C’est la seule façon pour moi d’envisager la suite de mon parcours professionnel.»

*prénoms d’emprunt

«C’est comme si l’on n’existait plus»

Marc Estat, 38 ans

«Responsable de production dans une grosse usine, je n’étais pas censé m’ennuyer. Feu permanent sur tous les fronts: technique, management, RH, social… Pour un ingénieur qui aime l’action, il n’y a pas mieux. Mais dans les grosses structures, on finit vite par constater qu’on passe l’essentiel de son temps à gaspiller son énergie: processus internes ubuesques imaginés par des administratifs n’ayant jamais mis une chaussure de sécurité sur le terrain, lois et normes toujours plus contraignantes vous mettant en porte-à-faux quoi que vous fassiez, papiers à remplir pour autoriser de remplir d’autres papiers… C’est comme si vous conduisiez au quotidien une voiture équipée d’un réservoir d’essence de 50 cl: vous passez votre temps à chercher des stations-service sans réussir à aller là où vous le souhaitiez. Voilà l’environnement que je décris avec un humour cathartique dans mon livre Néantreprise (Ed. Favre, 2016)*.

A mon sens, c’est cet environnement qui conduit au bore-out, que je ne considère pas comme un sentiment d’ennui dans le sens où l’on n’a rien à faire. C’est un ennui bien pire, lié au constat que tout ce que vous pouvez faire ne sert absolument à rien. A partir du moment où vous l’avez compris, comment s’investir dans quoi que ce soit? Quand on en vient à douter de son utilité propre, c’est comme si l’on n’existait plus. On est un employé municipal muni d’une souffleuse de feuilles en pleine forêt équatoriale.

La prise de conscience s’est opérée en une journée grise d’octobre, alors que je venais de passer quatre heures de réunion en compagnie de trois consultants prépubères qui m’expliquaient comment être plus productif en organisant d’autres réunions au sein de mon service. J’ai fini par démissionner pour aller travailler dans une autre société, plus saine structurellement. Car il ne faut pas désespérer il en existe encore. Mais pour combien de temps?»

*Disponible sur exlibris.ch

Texte: © Migros Magazine | Patricia Brambilla

Auteur: Patricia Brambilla

Photographe: François Wavre/Lundi13