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18 mai 2015

L'évasion dans une bouteille

Artiste au long cours, assoiffée d’océan, la créatrice américaine Gabrielle Rogers est une des rares femmes à mettre des bateaux en bouteille. Un art de la minutie qu’elle pratique chez elle, à Bex (VD), entre deux croisières sur l’Atlantique.

Gabrielle Rogers photo
En six ans, Gabrielle Rogers a déjà mis près de 80 bateaux en bouteille.

Sa fraîcheur, ses yeux plissés de soleil, 30 ans à peine. C’est ce qui frappe en premier chez elle. Gabrielle Rogers vient de loin. De l’autre côté de l’Atlantique. Et des bateaux, goélettes, yachts, fiers trois mâts, elle en a vus beaucoup dans l’estuaire de Chesapeake Bay, où elle a grandi.

Mais ces bateaux, qui l’ont fait rêver toute son enfance et dont son grand-père lui racontait des histoires, Gabrielle Rogers les met aujourd’hui en bouteille. Entre ses mains, les galions, sloops et même les barques du Léman finissent en carafe.

Il y a une taille idéale à trouver: trop petits, les détails disparaissent.

Trop grands, ce sont des maquettes. En tout cas, mes bateaux sont très réalistes, toujours construits à l’échelle, avec un gréement correct. Ils pourraient naviguer!», dit-elle en montrant les plans de construction – obtenus auprès de la Smithsonian Institution de Washington – qui lui servent de point de départ.

Gabrielle Rogers s’aide d’une pince à longs bras pour introduire le bateau photo.
Gabrielle Rogers s’aide d’une pince à longs bras pour introduire le bateau.

Elle parle français avec un accent, rit souvent. Son compagnon complète ses phrases, visiblement très admiratif de son travail. «Au début, je donnais des petits conseils sur les gréements. Maintenant je suis largué», sourit Stefan Auer, constructeur naval.

Amoureuse des détails et surtout d’une infinie patience, cette diplômée en arts plastiques, aujourd’hui installée à Bex (VD), a improvisé des outils de fortune pour fignoler ses embarcations miniatures. Gouge pour sculpter le bois tendre du tilleul, pinceau à long manche, aiguille à tricoter, cintre en métal ou pince à longs bras, tout est bon pour s’enfiler dans une bouteille.

J’aime le challenge, trouver des petites astuces pour les finitions,

et des idées pour faire passer les bateaux par le goulot. Je les construis parfois en deux ou trois parties, et surtout je fais des mâts pliables…»

Mieux vaut avoir la main sûre

Pour trouver ce matériel spécialisé, les deux passionnés de l’océan écument brocantes et vide-greniers pour dénicher pivots et engrenages de montres, fil à gant, perles rares de Venise ou ce coton ultra fin des mouchoirs d’autrefois, qui deviendront focs et grandes voiles. Sûr que cet art populaire du XIXe siècle, souvent pratiqué par les marins eux-mêmes «pour tuer le temps à bord», ne compte plus beaucoup d’artisans aujourd’hui: une dizaine par pays et Gabrielle Rogers est sans doute la seule en Suisse.

En six ans, la jeune femme a déjà réalisé près de huitante bateaux et quasiment tout vendu à des clients du monde entier. Entre 600 et 5000 francs la pièce, suivant la complexité de l’ouvrage.

Mais converti en temps de travail, ce n’est rien…

Certaines créations me prennent un mois et demi! Je n’arrive à me concentrer que six heures d’affilée et le matin, je ne peux rien faire avant 10 heures, parce que j’ai les doigts qui tremblent un peu.» Or, mieux vaut avoir la main sûre pour tendre la misaine, car elle n’a pas le droit à l’erreur: une fois le bateau à l’intérieur, impossible de le ressortir!

Scènes de cinéma ou de la réalité


Les modèles les plus demandés? Les répliques de films, comme Les Dents de la mer, avec le requin, L’Odyssée de Pi, barque et tigre, ou Le Bounty, qu’elle a réalisé deux fois. Pas de Titanic à son palmarès ? «Ouf, heureusement non, avec tous ces hublots!» Elle ajoute parfois des détails – un homme qui tient la barre, un chien sur le pont, un verre de vin... – suivant les souhaits du client. Autant de petites touches qui montrent son envie de

capturer un moment, l’instant d’un bateau, de mettre sous verre une scène de la réalité, quelque chose de vivant.»


Elle rêve encore de réaliser des moliceiros, ces embarcations portugaises à la coque richement ornée, qui naviguent au nord de Lisbonne. «J’ai une grosse bouteille qui les attend…», dit-elle. Pour l’heure, on pourra déjà se faire une idée de son travail, lors de la prochaine Régate des vieux bateaux à La Tour-de-Peilz (VD) cet été, entre le 30 juillet et le 2 août. Quelques-uns de ses voyages immobiles y seront exposés, pour un embarquement garanti.

Texte © Migros Magazine – Patricia Brambilla

Auteur: Patricia Brambilla

Photographe: Jeremy Bierer