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13 juin 2016

L’expert en crimes écologiques

Les délits sur lesquels il enquête sont moins spectaculaires que des meurtres. N’empêche, les pollutions des eaux n’en restent pas moins difficiles à élucider. C’est pourquoi William Lacour travaille sur une méthode efficace et originale de recherche de preuves.

William Lacour dans son laboratoire
William Lacour espère mettre au point une technique qui permettra de déterminer avec certitude 
l’origine d’une pollution des eaux.

Jouer les experts en étudiant la composition du lisier... Pas sûr que la spécialisation de William Lacour débouche sur une série à succès. Il n’empêche que cette application bien particulière des méthodes de police scientifique intéresse au plus haut point les forces de l’ordre qui doivent faire face chaque année à des centaines d’infractions pour atteinte à l’environnement non élucidées.

«Les pollutions des eaux ne sont certes pas aussi spectaculaires que des meurtres, mais largement plus fréquentes et très difficiles à éclaircir», explique William Lacour à l’Université de Lausanne (UNIL). Lorsque l’on vient voir ce doctorant de 27 ans dans son bureau de la très sécurisée Ecole des sciences criminelles, il faut nécessairement passer devant la vitrine-musée de la faculté.

Un impressionnant condensé de sciences forensiques où les armes les plus terribles (parfois par leur banalité) côtoient quelques-unes des méthodes utilisées pour retrouver le ou les coupables. Naturellement, on aura beau chercher, aucune chance de trouver la méthode développée par William Lacour et quelques autres chercheurs.

Quelques personnes à peine travaillent dans ce domaine ici, beaucoup moins que pour l’étude du sang ou de l’ADN en biologie.»

Ingénieur chimiste, il a ensuite suivi un master en criminalistique chimique pendant deux ans. Lors de son travail de diplôme, il a choisi de suivre la brigade du lac d’Yverdon-les-Bains (VD) avec l’idée d’aider à retrouver le ou les types d’antibiotiques se retrouvant dans un lisier à l’origine d’une pollution. «Beaucoup de propriétaires de bétail les utilisent. Mais les bêtes ne souffrent pas du même type de maladie au même moment.

En plus d’avoir des habitudes et des préférences propres, chaque vétérinaire prescrit donc un cocktail d’antibiotiques bien particulier à un moment donné.»

Il existe, nous explique-t-on, trois sources principales de pollution des eaux: les hydrocarbures, surtout dans les lacs, le souillage par une mauvaise captation des eaux usées, et enfin le lisier, ce mélange de déjections animales et d’eau.

Une technique pas très efficace

La police utilise le plus souvent des traceurs fluorescents pour déterminer la source d’une pollution des eaux. Guère écologique, ils ne s’avèrent en outre pas efficaces en toutes circonstances.

L’origine du problème peut par exemple être très éloignée du lieu de la dénaturation,

et donc très compliquée, voire impossible, à retrouver par ce biais.» D’où le nombre important de ces altérations fautives de l’environnement à jamais inexpliquées.

Pour cela, encore faut-il déterminer s’il s’agit de lisier ou non. Elément capital dès le début de l’enquête, histoire de pouvoir remonter aux sources potentielles et de comparer ensuite. Pour l’heure, les seules armes à disposition de la force publique restent l’expérience et l’odorat. Pas très scientifique, cette méthode comporte en outre un réel risque sanitaire:

Imaginez qu’il ne s’agisse pas d’effluent agricole, mais d’un pesticide très toxique. Mettre son nez dessus ne serait alors pas très indiqué.»

William Lacour ouvre donc son champ de recherche. Son idée consiste désormais à proposer une méthode d’analyse utilisable rapidement et simplement sur le terrain. Deux options pour l’heure: «Je collabore avec une équipe de l’EPFL toute proche qui travaille sur un nez électronique aspirant les éléments volatiles avant de les analyser.»

Souci pour l’instant: aisément transportable, l’appareil ne délivre qu’une image odorifère très globale. Pas forcément assez précise en toute situation. Sinon il existe également la possibilité d’une chronomatographie très rapide qui détaille un grand nombre de molécules en un temps record.

Là, c’est plutôt le prix et le poids de l’instrument qui posent problème.»

Actuellement, la petite équipe analyse les cas d’eaux polluées qui lui sont signalés avec les deux appareils. «Avec la volonté d’aller aussi loin que possible dans le détail. Déterminer s’il s’agit bien de lisier. Et ensuite définir si ce lisier est plutôt d’origine porcine ou bovine. Ils sont proches au niveau des composants chimiques, mais avec des proportions assez spécifiques.»

Des coupables difficiles à identifier

La brigade du lac
La brigade du lac à Yverdon-les-Bains enregistre chaque année quelque 60 cas d’atteintes à l’environnement, dont un sur deux reste indéterminé.

La Suisse ne répertorie pas au niveau national les cas de pollution aquatique. Seules les atteintes globales à l’environnement sont chiffrées: 7300 cas entre 2009 et 2014, soit plus de 1400 par an. La seule brigade du lac à Yverdon-les-Bains (VD) dénombre quelque 60 cas annuels, dont un sur deux reste indéterminé.

Sans compter, comme pour toute sorte de criminalité, ce que l’on appelle le chiffre noir, c’est-à-dire le nombre sûrement important ici de cas non répertoriés.»

Au niveau judiciaire, le ou les coupables restant très difficiles à trouver, les outils font cruellement défaut. William Lacour espère bien parvenir à en fournir, «avec une technique qui permette avec un taux important de certitude de dire qu’il s’agit bien d’une pollution à base de tel lisier. Suivi d’une analyse des antibiotiques contenus par ce dernier et ainsi proposer un protocole complet du terrain au laboratoire.»

Texte: © Migros Magazine | Pierre Léderrey

Auteur: Pierre Léderrey

Photographe: Jérémy Bierer