Archives
8 septembre 2014

L’herbe est- elle plus verte ailleurs?

Sept cent trente mille Suisses de l’étranger – Et moi, et moi, et moi! Des expatriés parlent de leurs expériences, disent leurs joies et peines d’avoir quitté l’Helvétie. Un journaliste, fraîchement exilé, démarre une chronique narrant ses premiers pas aux USA.

Expats suisses
Stéphanie Klebetsanis (à gauche) a quitté la Suisse pour Berlin et Lahiru Russell et sa famille (à droite) pour l'Australie.

En 2013, selon les chiffres du Département fédéral des affaires étrangères, 732 183 citoyens suisses très exactement vivaient hors des frontières nationales. Ils sont donc dorénavant aussi nombreux que les habitants du Pays de Vaud, troisième de nos cantons en termes de population. Depuis quelques décennies déjà, les rangs de la «Cinquième Suisse», qui compte donc aujourd’hui près de 10% de l’ensemble des Helvètes, ne cessent d’ailleurs de grossir; ils ont même plus que doublé depuis 1980! La «faute», entre autres, à la libre circulation des personnes.

Il n’est ainsi pas étonnant qu’un bon 60% de nos expatriés résident en Europe, principalement en France (191 362), en Allemagne (82 626) et en Italie (50 716). L’Amérique, elle aussi, exerce un grand attrait puisque pas loin d’un quart de nos ressortissants s’y sont installés, la plupart aux Etats-Unis (77 520) et au Canada (39 253). Quant aux charmes de l’Asie, ils font chavirer le cœur de plus en plus d’Helvètes: 48 359 précisément (un bond de 5,6% par rapport à 2012, soit la plus grande marge de progression de tous les continents, et cela, pour la sixième année consécutive). Enfin, en queue de peloton, nous trouvons sans grande surprise l’Océanie (31 095) et l’Afrique (21 218).

Ça, c’est pour les chiffres qui ne nous disent évidemment rien de l’état d’âme de nos concitoyens en exil, de ces filles et fils de Tell qui ont dit un jour «Bye bye la Suisse» pour reprendre le titre d’une série documentaire vue récemment sur la RTS. Alors, afin de s’approcher de cette réalité, nous avons recueilli les témoignages de quelques-uns de ces expatriés qui ont fait le pas de tout quitter pour recommencer une nouvelle vie ailleurs…

«J’avais besoin d’un nouveau départ»

Stéphanie Klebetsanis (32 ans), traductrice indépendante. A Berlin depuis un an et trois mois.

«A la base, je me suis installée à Berlin pour des raisons professionnelles, plus précisément pour améliorer mon allemand. Il y avait aussi un moment que je voulais repartir à l’étranger. J’avais déjà vécu huit ans à Montréal et je souhaitais rééditer pareille expérience ailleurs. Berlin répondait parfaitement à mes aspirations. En plus, j’y avais déjà des amis et c’est une ville au niveau de vie inférieur à celui de la Suisse, donc idéale pour quelqu’un comme moi qui démarrait son activité. Au départ, je pensais rester six mois ici et finalement j’ai décidé d’y séjourner à long terme. Parce que je veux encore mieux maîtriser la langue et que j’adore cette ville!

J’ai vraiment le sentiment d’avoir pris la bonne décision et je suis fière d’avoir réussi cette adaptation à une nouvelle vie, à une nouvelle ville. Je n’ai aucun regret, mais c’est vrai que mes amis me manquent… Je souffre donc un peu de cette solitude propre aux expatriés. En revanche, je n’ai pas trop le mal du pays puisque Berlin est proche de la Suisse et que je reviens régulièrement à Lausanne. J’avais d’ailleurs aussi choisi cette ville pour sa facilité d’accès.

Je ne sais pas si je reviendrai un jour en Suisse. Pour l’instant, je suis au bénéfice d’une autorisation de libre circulation pour cinq ans. Donc, mon objectif c’est de rester jusqu’à cette échéance en tout cas. Après, on verra… Tout dépendra des occasions qui se présenteront.

En résumé, je crois que j’avais besoin d’un nouveau départ. J’ai l’impression que cette installation à Berlin est l’aboutissement d’un processus personnel qui a maturé durant les cinq années passées en Suisse suite à mon «exil» canadien. Le fait que je sois repartie une nouvelle fois me donne quand même l’impression que je ne reviendrai peut-être pas revivre en Suisse.»

«Les montagnes me manquent»

Lahiru Russell (39 ans), chercheuse en psycho-oncologie, son mari Aaron et leurs filles Amisha (9 ans, Maya (7 ans) et Inès (5 ans). En Australie depuis huit ans.

«Mon mari, qui est Australien, vivait et travaillait en Valais. J’ai quitté Genève pour aller le rejoindre. Nous avons eu notre fille Amisha et je me suis mise à la recherche d’un nouveau job. Mais ce n’était pas si simple que ça… Alors, nous avons commencé à envisager de bouger et c’est à ce moment-là qu’Aaron a reçu une proposition de travail à Melbourne. Comme j’avais envie de découvrir la patrie de mon mari, je me suis dit: «Nous n’avons rien à perdre, essayons et on pourra toujours rentrer si ça ne marche pas.»

A l’époque, je n’imaginais pas que nous allions passer autant de temps là-bas. Je ne pensais pas non plus que quitter la Suisse provoquerait en moi un pareil déchirement. C’est là que j’ai constaté que j’avais des racines très profondes en Suisse. Je suis d’origine sri-lankaise – mes parents ont immigré quand j’avais 4 ans – mais j’ai grandi et étudié à Genève. J’ai le passeport suisse et maintenant aussi un visa permanent australien.

Une fois à Melbourne, je n’ai pas eu de réelles difficultés à m’intégrer. Ici, les gens sont vraiment très accueillants et chaleureux. Et j’avais l’avantage d’avoir un mari australien. Mais c’est clair qu’au début, au moment de refaire une nouvelle vie, on se sent un peu isolé, déboussolé… Ce qui me déprime parfois, c’est l’absence de mes amis proches, ceux que j’ai connus en Suisse. Il faut se faire une raison: on ne peut pas se refaire des amis d’enfance. Enfin, en ce qui concerne le mal du pays, ce sont sans hésiter les montagnes qui me manquent, qui nous manquent le plus!

A priori, nous n’avons pas l’intention de rentrer. Nos filles se sentent chez elles ici et ça serait difficile de les déraciner. Et puis, en Australie, on peut beaucoup plus facilement concilier travail et vie de famille. Je sais que je n’aurais jamais pu trouver cet équilibre-là si j’étais restée en Suisse.»

Texte © Migros Magazine – Alain Portner

Auteur: Alain Portner

Photographe: Corina Vögele