Archives
22 février 2014

François Walter: «L’hiver n’est jamais conforme à ce qu’on voudrait qu’il soit»

Angoissant pour les uns ou scintillant de féerie pour les autres, l’hiver est riche en facettes et en rituels. Traversée d’une saison imprévisible et peut-être en voie de disparition, avec François Walter, historien genevois.

François Walter fume sa pipe
Dans son dernier ouvrage, l’historien genevois François Walter décrypte l’hiver sous toutes ses formes et au fil du temps.

Pourquoi un livre sur l’hiver de la part d’un historien?

Ce n’est pas moi qui en ai eu l’idée mais mon éditeur. Je ne me serais jamais lancé dans quelque chose d’aussi complexe, pluriel et improbable que l’hiver. Mais plus j’avançais dans ce travail, plus je découvrais la richesse de cette saison très contrastée et capricieuse. Elle n’est jamais conforme à ce qu’on voudrait qu’elle soit. Ce qui se vérifie statistiquement, puisqu’au cours des quatre cents dernières années, on a eu autant de chances d’avoir un hiver doux que rigoureux. C’est une suite d’anomalies, l’hiver. Si tant est qu’une saison normale existe, disons que l’hiver fait de grandes oscillations autour de la normale, alors que les autres temps de l’année varient peu.

Votre livre n’est-il pas aussi un hommage à une saison en voie de disparition?

Effectivement... Depuis la fin du XXe siècle, on n’a aucune chance d’avoir un hiver rigoureux et gélif sur plusieurs semaines voire plusieurs mois, comme c’était le cas autrefois. Au XVIIe siècle, un hiver sur quatre était un gros hiver. Au XXe siècle, il n’y en a plus qu’un sur dix et au XXIe, il n’y en a plus du tout.

Votre livre atteste justement la thèse du réchauffement climatique. On ne verra donc plus le vin geler dans les fûts et vendu à la coupe, l’Adriatique entièrement prise…

C’est impensable aujourd’hui, de même que les lacs suisses complètement gelés, comme en 1963, où l’on pouvait traverser à pied le lac de Constance.

Mais attention, on pourra encore avoir momentanément des vagues de froid extrême, lesquelles sont d’ailleurs liées au réchauffement climatique. C’est ce qu’a connu l’Amérique du Nord en janvier dernier, avec cette situation de froid intense qui a duré plusieurs jours.»

La perception de l’hiver a énormément changé à travers les siècles. Dans l’Antiquité, cette saison était vraiment considérée comme horrible. Pourquoi?

L’hiver a plusieurs facettes: soit on l’idéalise, on le voit comme magique. Soit on considère que c’est la mauvaise saison, comme le soulignent plusieurs expressions négatives à son sujet. Elle provoque de l’anxiété, de la peur, on aspire à la voir passer le plus vite possible. L’équilibre entre la part de crainte et d’idéalisation se fait différemment selon les périodes. Mais comme en témoigne la poésie latine, c’est l’impression de l’hiver redoutable qui dominait dans l’Antiquité. Une impression qui a duré pendant plusieurs siècles.

Tournant au XVIIe siècle: tout à coup, le froid fascine. Pourquoi?

Scientifiquement, on s’est toujours demandé pourquoi il y avait de telles différences entre les saisons et on a cherché des modèles explicatifs. Avec la découverte du nord de l’Europe, on s’est intéressé aux régions subpolaires, pleines de mystères. Mais ce n’était pas évident de comprendre ce qu’elles étaient réellement. On avait même l’idée que plus on avançait vers le nord, plus les températures se réchauffaient. On pensait que les pôles étaient libres de glace, comme en témoigne le roman de Jules Verne, Le sphinx de glace. Ce n’est qu’au début du XXe siècle que l’on a réussi à atteindre l’Antarctique. C’est dire si l’on a longtemps fantasmé sur le Grand Nord et les pôles. D’où cette fascination du froid, sans doute, les pôles étant encore des lieux d’expédition et de découverte, quand le reste du monde était déjà quadrillé.

Ce qui expliquerait aussi l’abondante création artistique inspirée par l’hiver?

Il y a effectivement énormément de peintures d’hiver. Ce genre est apparu en Hollande avec les premiers paysages au XVIe siècle. Sans doute, les peintres hollandais se sont-ils intéressés à ce sujet à cause du petit âge glaciaire que l’Europe était en train de traverser. Peut-être est-ce lié aussi au calvinisme. Alors que dans les pays catholiques, la peinture est encore commanditée par les ecclésiastiques et représente essentiellement des motifs religieux, les écoles du paysage des Pays-Bas se sont tournées vers des sujets profanes. On pense bien sûr à Pieter Brueghel, qui a représenté de nombreuses scènes d’hiver.

L’hiver est aussi la saison qui compte le plus de rituels. Pourquoi?

Parce que c’est le moment où la lumière décline. Cette période particulière, facilement observable, a toujours suscité beaucoup d’anxiété dans toutes les civilisations. Avec cette grande question: le soleil va-t-il revenir ? En Occident, les Celtes et les Romains avaient déjà plusieurs rituels à ce sujet, que l’on peut classer en deux catégories. Les uns sont liés à l’au-delà, avec cette idée que l’hiver est un moment favorable pour entrer en contact avec les morts. D’où Halloween et ses revenants, fête christianisée autour de la Toussaint. D’où également la nuit de la Saint-Sylvestre qui, à l’origine, était un moment où l’on craignait le retour des morts et des esprits maléfiques. Les pétards de Nouvel-An, qui symbolisent aujourd’hui la joie, devaient faire peur aux revenants. »Les autres rituels sont liés au réveil de la végétation et sont censés créer des conditions favorables au retour du soleil. D’où la présence de tous ces personnages bénéfiques qui personnifient l’hiver, comme Saint-Nicolas ou le Père Noël. Ils symbolisent les cadeaux que l’on fait au dieu de la fécondité. Quant au carnaval, il réunit tous les rituels à travers les masques et la lumière.

Les grands hivers sont souvent liés aux grandes guerres. Y voyez-vous un lien de causalité?

Il est vrai que durant les deux guerres mondiales, il y a eu des hivers très rigoureux. L’hiver 1916-1917 et trois hivers extrêmes qui se sont suivis de 1939 à 1942. Un phénomène très rare survenu une ou deux fois au courant des cinq cents dernières années. Quand une guerre s’accompagne d’une saison très gélive, cela multiplie bien sûr les conséquences dramatiques du froid, mais c’est une coïncidence.

D’une manière générale, l’hiver est plutôt le temps du silence. Jusqu’à Napoléon, on évitait les campagnes hivernales parce que cela posait trop de problèmes logistiques. L’hiver n’est pas propice aux révoltes.»

Pourtant la révolution française a aussi eu lieu suite à un hiver particulièrement rigoureux…

Oui, mais je crois qu’il faut éviter de lier la révolution à une situation météorologique, même si l’hiver de 1788-89 a été un des plus rudes de l’histoire. Il y avait des problèmes structurels autres, des émeutes liées à la famine durant tout le printemps 1789 déjà. Disons que pendant l’hiver, les gens se tiennent généralement tranquilles. Les grandes grèves, les mouvements de rébellion ont plus souvent lieu au printemps. Les émeutes, c’est le temps des cerises! Bien sûr, on peut toujours citer des contre-exemples, comme Louis XIV qui a voulu faire une campagne hivernale pour marquer l’histoire. Ou Hannibal, qui a traversé un col enneigé avec ses éléphants, ce qui donne encore plus de poids à son aventure. Mais globalement, il faut éviter d’associer un contexte politique avec une météo extraordinaire. D’autant qu’un grand hiver en soi n’est pas nécessairement dommageable. C’est souvent la conjonction d’un gel extrême, suivi d’un printemps pourri et d’un problème de récoltes qui déclenchent des situations sociales explosives.

Vous dites qu’aujourd’hui, l’hiver n’est plus une contrainte, mais un plaisir. Grâce à la seule invention des skis?

Oui, grâce aux sports de neige, l’hiver est devenu une saison du plaisir et du délassement. Et le ski est sans doute à l’origine de cette révolution. Ce moyen de transport, emprunté aux Scandinaves, est arrivé dans les Alpes vers 1880. On l’a adapté à la topographie des lieux, pour monter et descendre les pentes. Dans les années 1920-30, le ski devient un sport de glisse et après la Deuxième Guerre mondiale, il s’est popularisé. Désormais, on ne fuit plus l’hiver, mais on attend la neige.

On ne craint donc plus l’hiver, on maîtrise de mieux en mieux les technologies. Mais vous dites que l’on est de plus en plus vulnérable face aux aléas climatiques...

C’est un paradoxe intéressant. D’un côté, nous sommes très fiers de dominer les contraintes climatiques, installés au chaud dans des logements tempérés, avec des habits adaptés. Nous ne souffrons plus du froid. Grâce à l’automobile, nous pouvons même circuler facilement pendant l’hiver, puisque des engins mécaniques déblaient la chaussée à tout moment. Et pourtant, nous sommes plus fragiles qu’autrefois. Si les fils électriques se cassent, tout le fonctionnement habituel est perturbé.

Notre dépendance de la technique nous rend plus vulnérables que les sociétés anciennes qui s’accommodaient des situations plus délicates et acceptaient d’être bloquées pendant plusieurs jours.»

Finalement, n’est-ce pas l’été, avec sa nouvelle variabilité, qui devient source de préoccupation au XXIe siècle?

Oui, vraisemblablement. La grande angoisse, autrefois, était de savoir comment on allait supporter l’hiver. On parlait d’ailleurs des PPH, «passera pas l’hiver», en faisant allusion aux personnes âgées. Aujourd’hui, ce sont sans doute les canicules extrêmes qui risquent de poser problème. Statistiquement, l’hiver reste encore une saison où il y a plus de décès qu’en été, puisque les trois mois hivernaux concentrent le tiers des décès de l’année. Mais les canicules sont aussi meurtrières. Si celle de 2003 a tué deux fois moins de personnes que l’hiver de 1956, on peut penser que la surmortalité estivale va continuer, alors que celle de l’hiver va diminuer avec la disparition des grands froids.

Mais vous, vous restez un grand zélateur de l’hiver…

L’hiver est une saison magique pour tout le monde. Ce n’est pas seulement lié aux souvenirs d’enfance. Mais on a tous une nostalgie de la neige, des Noëls blancs, des fêtes, des bons repas, des valeurs familiales. Les images d’hiver sont sans doute plus riches, plus contrastées, du point de vue des signes. Or nous sommes des consommateurs de signes, pas de réalité.

© Migros Magazine – Patricia Bambrilla

Auteur: Patricia Brambilla