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20 avril 2015

«L'homme n'a inventé ni le désir ni le plaisir»

Jean-Didier Vincent se demande à quoi sert le sexe depuis l’âge de 7 ans, en voyant une peinture rupestre vieille de 17’000 ans représentant un homme en érection. Devenu l’un des plus grands spécialistes de la neurobiologie, il nous parle de la fabuleuse diversité des comportements sexuels.

Jean-Didier Vincent pose tenant des ballons en forme de coeur
Pour Jean-Didier Vincent, la sexualité est intrinsèquement liée à une affaire de chimie, aussi chez l’être humain.

Pourquoi la reproduction sexuée s’est-elle imposée, alors qu’elle n’est pas forcément la plus efficace?

Chez les êtres unicellulaires, on se reproduit en se scindant. Bien plus efficace, en effet: au lieu de se mettre à deux pour faire un, on fait deux avec un. Mais la reproduction sexuée a un grand atout: elle introduit la diversité génétique. En mélangeant les gènes, on élargit les possibilités d’évolution, et donc les chances de survie de l’espèce. On sait par exemple aujourd’hui que l’expression des gènes se fait en grande partie d’après ce que l’on nomme l’empreinte maternelle. Il y aura donc un processus d’épigénèse (évolution de l’embryon vers le plus en plus complexe, ndlr.), en l’occurrence dépendant des gènes maternels. Et puis, il y a la satisfaction de l’instinct sexuel, plus fort que tout, qui apparaît comme un moteur essentiel de la vie elle-même.

C’est-à-dire?

D’abord, notons que la fonction sexuelle est universelle. Elle existe chez tous les êtres vivants, y compris les plantes. Je dirais donc que la sexualité est un moteur essentiel de la sélection naturelle et sexuelle.

Le grand moteur de l’évolution, c’est la satisfaction du désir.

Les animaux ne pensent qu’à ça. Et donc recherchent en permanence l’objet du désir, ce qui fait que la beauté peut être vue comme un accessoire du désir. Cela explique en grande partie le comportement des oiseaux, qui sont à 90% monogames. Mais aussi à 90% cocus.

Et c’est cette recherche incessante de la partenaire qui nous offre ces chants délicieux…

Absolument. Et aussi de magnifiques plumages, souvent. Dans la famille nombreuse des oiseaux de paradis, les femelles (et parfois les mâles) ont une parure extraordinaire. Mais il existe néanmoins une espèce moche comme tout. Alors une stratégie d’adaptation a eu lieu: les mâles construisent dans une clairière un joli parc à leur dimension, orné de cailloux et autres choses qui brillent. Et la femelle, attirée par ce bel endroit, y vient.

Pourquoi le cerveau est-il notre premier organe sexuel?

Parce qu’il dirige à la fois le désir et le plaisir.

Pas seulement chez l’homme, puisque vous évoquez longuement dans votre livre le cas du campagnol des prairies, n’est-ce pas?

Portrait américain de Jean-Didier Vincent, neurobiologiste
Jean-Didier Vincent, neurobiologiste

Contrairement à son cousin des montagnes, parfaitement cavaleur en matière de sexe, le campagnol des prairies est un monogame accompli. Pourquoi? Parce que le ou la partenaire est rare dans un territoire très étendu. Nous avons cherché à comprendre le rôle des hormones dans la durée de ce couple de rongeurs. Chez la femelle campagnol, la simulation vaginale au cours du coït libère de l’ocytocine, qui la rend en quelque sorte dépendante de son compagnon. De même chez le mâle, avec l’hormone jumelle baptisée vasopressine, liée à la testostérone.

A l’origine de la mise en couple, il y a donc une hormone, l’ocytocine…

C’est pour cela qu’on la nomme l’hormone du lien. Quand il y a accouplement, s’il n’y a pas de création de lien, c’est sans doute dû à un déficit en ocytocine, le coït n’ayant pas entraîné la libération de cette hormone. Elle est donc d’abord libérée dans le système nerveux central pendant l’orgasme grâce au réflexe de Ferguson. Il y a alors un marquage olfactif, facteur d’acceptation du fœtus et futur petit.

L’ocytocine est ainsi à l’œuvre dans l’attirance sexuelle tout comme dans l’instinct maternel?

Voilà. C’est une pure affaire de chimie. Et c’est tout aussi vrai chez nos proches cousins, les grands primates, que chez nous. Malgré nos cent milliards de neurones, notre cerveau se comporte comme celui du campagnol des prairies, avec des signaux sensoriels, visuels, olfactifs et un attachement entre hormones et récepteurs.

L’homme n’invente donc pas la dissociation entre rapport sexuel et reproduction?

Contrairement à ce qu’a longtemps professé l’Eglise catholique, par exemple, pas du tout. Chez les singes, chez les rats comme chez le campagnol, le moteur est bien la recherche du plaisir. Chez le ouistiti, lui aussi monogame, lorsque la femelle commence à se désintéresser du mâle parce que des prétendants sont dans les parages, que se passe-t-il? Eh bien, la fréquence des coïts est augmentée, et par là même la production d’ocytocine. Et ils le font en dehors de toute époque féconde.

Et l’amour, dans tout ça?

Dans mon livre (voir encadré), j’écris que l’homme a intellectualisé le rut. Bon, c’est une formule, mais elle résume bien les choses. Nous n’avons inventé ni le désir ni le plaisir, qui existent chez les animaux. D’ailleurs, le secret de l’amour, chez eux comme chez nous, reste le coït. Et la sexualité reste avant tout une affaire de chimie.

Avec le sentiment amoureux, nous avons sublimé cette histoire d’hormones. Un peu comme avec le langage, nous avons sublimé l’épouillage cher aux grands singes.

C’est-à-dire?

S’épouiller provoque de la jouissance chez l’autre. Les relations sociales sont réglées par la fréquence de ces épouillages. Sous la pression de l’évolution, naît le langage, qui a avant tout une fonction sociale. Un grand dictateur, lorsqu’il prononce un discours enflammé devant la foule, ne fait rien d’autre que de l’épouillage, en somme. Et puis bien sûr, il y a le discours amoureux, si important.

De quoi naît donc le couple humain?

De contraintes naturelles et sociales, ainsi qu’à travers la pression par le milieu. La monogamie apparaît dans des conditions climatiques et géographiques données. Par exemple, les singes arboricoles le sont davantage que les grands singes vivant au sol. Exception faite des gibbons, qui sont monogames et fidèles. Pourquoi? Pour la raison qu’ils ont l’équivalent d’une propriété d’une trentaine d’hectares à protéger et que c’est plus efficace à deux. Chez l’humain, dès le néolithique, la culture et l’élevage, la propriété joue un rôle considérable. A partir de ce moment-là, la femme est possédée, elle devient un objet de richesse et d’échange.

Mais en réalité, dans l’évolution, on doit tout à la femme. L’homme, profitant d’avantages physiques, va simplement mettre en place des stratégies de domination.

Quittons un instant les mammifères pour un hommage au poulpe…

Surtout depuis qu’il s’est montré capable de prédire les résultats d’une coupe du monde de football... Non, plus sérieusement, le poulpe est le plus intelligent des invertébrés. Il est capable d’apprendre, il est très habile, il peut franchir des labyrinthes aussi bien voire mieux qu’un rat, et il vous reconnaît s’il vous a déjà vu. En plus, il peut exprimer ses états d’âme en changeant de couleur. Il a donc des émotions, des affects. Il a vraiment tout d’un vertébré supérieur, avec quasiment l’équivalent d’un cerveau. Eh bien, le poulpe se reproduit avec l’un de ses bras, qu’il introduit dans les gonades de la femelle. Hélas, ce couple remarquable ne dure qu’un seul cycle reproducteur. Donnez dix ans de plus aux poulpes et ils deviendront les seigneurs des mers.

Serait-il alors toujours monogame?

Mais vous posez des questions suisses! Comme j’ai été élevé dans un internat calviniste français, et que j’ai failli devenir pasteur, je m’y connais. Regardez aujourd’hui ce qui se passe pour l’homme:

pas mal de couples misent, ou tentent de miser, sur la durée. Il y a une sorte de renouveau du couple vieillissant, avec notamment une sexualité des seniors qui ne correspond plus à un tabou.

Sait-on à quel moment l’être humain a cherché à sublimer l’acte sexuel?

L’une des premières représentations du désir se trouve dans le puits de Lascaux et est vieille d’environ 17’000 ans. Un homme est couché sur le dos, en érection, avec un bâton surmonté d’un oiseau. Je l’ai vue pour la première fois à l’âge de 7 ans, descendant dans la grotte avec mon père. Cette image m’a profondément marqué, et sans doute se trouve-t-elle à l’origine de ma volonté de comprendre la mécanique du désir. Il faut noter que les premiers objets érotiques connus sont plus vieux encore. Ils datent d’il y a environ 30’000 ans, soit de l’ère glaciaire: une série
de statuettes représentant des femmes nues.

Pour autant, l’homme n’a pas pour vous l’exclusivité de l’amour?

Pas à mon sens, même si, donc, il l’a intellectualisé. Le cloporte est monogame durant toute sa vie. Si j’étais un cloporte, j’aimerais ma femelle avec laquelle je mourrais. Reprenons l’exemple de notre gibbon, le siamang, dans sa petite propriété dans la forêt. Sa femelle est l’objet de toutes ses attentions, il élève avec elle ses enfants. Chaque matin, il fait le tour de son lopin, assiste au lever du soleil. Et il chante. Sa femelle vient le rejoindre et ils chantent ensemble. Eh bien, moi je le dis: qui n’a pas entendu ce chant d’un couple de siamang (Source: Vimeo/Gibbons)ne sait pas ce qu’est l’amour.

Entretien: © Migros Magazine – Pierre Léderrey

Auteur: Pierre Léderrey

Photographe: Julien Benhamou