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15 septembre 2014

L'écrivain, l'œuvre - ou le rire?

La chronique de Jacques-Etienne Bovard, professeur et écrivain.

Jacques-Etienne Bovard, professeur, écrivain et chroniqueur à Migros Magazine.
Jacques-Etienne Bovard, professeur et écrivain.

Dois-je présenter aux élèves la vie des écrivains dont ils étudient l’œuvre, montrer leurs grandeurs, leurs affres, leurs turpitudes, ou m’en tenir à une biographie-minute, aussi lisse que possible? Je cherche la réponse depuis 25 ans. C’est que, croyez-moi, je suis souvent soumis, lors des examens oraux de littérature, à de suaves supplices.

Jugez-en. Vous avez consacré plusieurs heures à la vie de Balzac, par exemple, en racontant sa vocation littéraire, son génie visionnaire, sa prodigieuse puissance créatrice. Au passage, vous avez narré quelques anecdotes: comment en effet parler de Balzac sans évoquer Mme Hanska, et la célèbre cafetière, les désastres commerciaux, les huissiers? Ce faisant, vous avez bien sûr dit, redit et gravé au tableau noir qu’à l’examen, il s’agira d’évoquer le contexte et l’auteur dans les grandes lignes, et uniquement dans une perspective littéraire. Ils ont opiné, soupiré, m’enfin, m’sieur, on a compris…

Et que vous lâchent-ils, le moment venu (pas tous, bien sûr, et je les aime quand même)? «Balzac est un grand écrivain français qui a tout perdu dans l’imprimerie, en plus c’était un petit gros, alors pour gagner de l’argent et plaire aux femmes, il a dû écrire La Comédie humaine.» Ouch! «Malraux, ah oui, c’est celui qui piquait des statues et qui est devenu ministre de la Culture, trop beau, d’ailleurs il a écrit Les Conquérants.» Aaaargh! Et Dieu sait ce que pense de vous l’expert, qui a sursauté! «Maupassant passait son temps dans les bordels ou à ramer sur sa barque, c’est pourquoi il se faisait engueuler par son maître Flaubert, alors il a écrit Boule-de-Suif.» Ce n’est pas faux, c’est pire: vertigineusement simplifié, amalgamé, décousu, le contraire cauchemardesque de ce que vous espériez qu’ils retiennent!

Alors quoi? Renoncer? Baudelaire sans Jeanne Duval, Hugo sans Guernesey, Gary sans Ajar? Certains pédagogues affirment qu’il le faut: s’en tenir aux œuvres, aux œuvres seules! J’essaie, et finis toujours par céder, car les élèves ont soif des «vies»: «mais c’était qui, au fond, Céline?» «C’est vrai ce qu’il a écrit là, Rousseau?»

Hé, mais dites-moi: et si, pour éviter ces bourdes, je leur interdisais de parler de l’auteur à l’examen? Ou si, encore plus simplement, je prenais à tout jamais le parti d’en rire?

Nos chroniqueurs sont nos hôtes. Leurs opinions ne reflètent pas forcément celles de la rédaction.

© Migros Magazine – Jacques-Etienne Bovard

Auteur: Jacques-Etienne Bovard