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2 mai 2016

L’homme qui mettait les vedettes en boîte

Paisible retraité installé à Fully en Valais, Gérard Servais a travaillé pendant près de quarante ans comme preneur de son à la radio et à la télévision françaises. De quoi côtoyer du monde, et du beau.

Gérard Servais est capable de tout enregistrer... même le silence!

Je suis le petit-neveu de Gauguin.» Gérard Servais commence fort. Avant d’expliquer le mystère d’une telle parenté, ce paisible retraité installé à Fully (VS) fera le récit d’une carrière professionnelle peu banale.

Il débute comme projectionniste dans un cinéma parisien de quartier dès l’âge de 14 ans, pour se payer des études en électronique, puis intègre en octobre 1961 ce qui s’appelait encore la RTF (Radiodiffusion-télévision française). Il pousse les caméras, tire les câbles, lors des conférences de presse du général de Gaulle ou des fameuses émissions Intervilles animées par Léon Zitrone et Guy Lux... Autre moment fort: Au Moulin de la Galette, une émission de variétés avec Jean Ferrat et Léo Ferré.

En 1965, on lui propose d’intégrer la radio. Le voilà technicien du son sur France Inter, France Culture et France-Musique. Il travaille notamment sur les Radioscopies présentées par Jacques Chancel. Enregistre des monstres sacrés comme Marguerite Yourcenar, François Mauriac ou André Malraux. «En 1974, je vois arriver un gars dans le Bar noir, qui se trouve dans le hall de la Maison de la radio, en face du Bar bleu, et d’où était diffusé le fameux Pop Club de José Artur, un type qui renversait les verres sur les tables et perturbait les clients. C’était Coluche.»

L’exploit d’enregistrer un mime

Pour France Culture et France Musique, il arpente le Théâtre des Champs-Elysées, la salle Pleyel, l’Olympia, etc. «On était souvent installés dans des espèces de cabanon, comme des clodos. J’ai dû enregistrer comme ça environ 1800 personnalités.» Si Nicole Croisille l’apostrophe d’un délicat «c’est beau mon chéri ce que tu as fais», il s’accrochera un peu avec Robert Charlebois au Palais des Congrès. «Il ne voulait pas qu’on se branche sur son micro chant.» Mais l’exploit dont il reste le plus fier, c’est d’avoir été sans doute «le seul ingénieur du son au monde à enregistrer un mime». France Culture avait un contrat avec un petit théâtre à Montparnasse où passaient des artistes comme Zouc, Maxime Le Forestier... et personne n’avait été averti que, ce soir-là au programme, c’était le mime Marcel Marceau.

J’ai ramené une bande où l’on n’entendait que des bruits de fauteuils, de gens qui toussent et qui rient. Pendant cinquante minutes!»

Dans le genre défi, il se souvient aussi d’une émission avec un invité «qui ne parlait qu’anglais et qui était bègue: ça nous a pris quatorze heures de montage».

A Bobino, Gérard enregistrera des légendes de la chanson comme Brassens ou Brel. Mais l’épisode le plus douloureux pour lui dans ce théâtre reste le concert de Joséphine Baker:

Elle est décédée d’un coma diabétique trois heures après que je l’ai enregistrée.»

Gérard Servais a aussi parcouru les routes. Pour Le jeu des mille francs, des interviews de Chagall à Saint-Paul-de-Vence ou de Picasso à Vallauris. Ou des visites à des cuisiniers comme Bocuse, Troisgros ou Bernard Loiseau pour Les charmes discrets de la gourmandise: «On a fait toutes les meilleures tables de France.»

En 1978, grâce à ses relais dans le monde des radioamateurs, il imagine un système de transmissions pour relater l’ascension de l’Everest par Pierre Mazeaud. Il enchaîne avec le Paris-Dakar en compagnie d’un jeune homme de 23 ans qui en est à l’un de ses premiers reportages: Nicolas Hulot. C’est aussi l’époque du Tribunal des flagrants délires avec Pierre Desproges.

Gérard estime alors avoir fait un peu le tour de l’univers radiophonique et, en 1983, il intègre le service des reportages du journal télévisé de TF1. Il participe également à des documentaires médicaux comme Le bébé est une personne, pour lequel il doit assister à une cinquantaine d’accouchements.

Il gravira aussi en compagnie de François Mitterrand et une meute de collègues cameramen et preneurs de son la fameuse Roche de Solutré. Fréquenter les grands de ce monde n’est pourtant pas toujours sans risque. Lors de la visite de Gorbatchev en 1985 aux usines Talbot Simca à Poissy, il lui installe un micro-cravate.

Il m’a toussé dessus et je me suis retrouvé avec une grippe qui a duré quinze jours.»

Aucun héritage de Gauguin

En 1995, il est en vacances et rencontre sa compagne, qui lui fait découvrir le Valais, «ce pays merveilleux» où il coule aujourd’hui une retraite loin d’être inactive. Gérard réalise pour la TV locale valaisanne Canal 9 une émission d’interviews. La ronde des célébrités continue: Marc Bonnant, Marie-Thérèse Chappaz, Raymond Loretan, Darius Rochebin parmi des dizaines d’autres.

Mais Gauguin alors? «Dans les années 1890, la sœur de ma grand-mère, qui était couturière, avait 22 ans et s’appelait Juliette Huet, rencontre le peintre, qui avait son atelier à Montparnasse. Il était déjà marié, avait quatre enfants, mais il est tombé amoureux de Juliette, ils ont vécu trois ans ensemble, ils ont même eu une fille. Quand il est parti à Tahiti, de rage, elle a brûlé une douzaine de toiles… ce qui fait que l’on n’a aucun Gauguin dans la famille…»

Texte: © Migros Magazine | Laurent Nicolet

Auteur: Laurent Nicolet

Photographe: Isabelle Favre