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4 février 2013

L’homme qui veille aux sabots des chevaux

Il est l’un des derniers en Suisse à pratiquer les métiers de forgeron et maréchal-ferrant. Rencontre avec le Jurassien Gérard Hulmann, passionné d’histoire et défenseur des anciennes traditions.

Gérard Hulmann
Gérard Hulmann: «Une bonne maîtrise de la forge est indispensable à un ferrage de qualité.»

«C’est en forgeant que l’on devient forgeron.» L’expression prend tout son sens lorsqu’on observe Gérard Hulmann à la tâche. Ses coups sur l’enclume sont si précis et réguliers qu’on pourrait les assimiler au tic-tac d’une montre suisse. En plus assourdissants, bien sûr. «Il est très important de conserver un rythme, explique le forgeron. Pour la qualité du travail, mais aussi pour ne pas trop se fatiguer le bras!»

C’est en suivant les conseils de son père, agriculteur et grand passionné de chevaux, que Gérard Hulmann, 53 ans, se lance à la sortie de l’école dans un apprentissage de maréchal-ferrant à Saignelégier (JU).

A l’époque, la formation était complétée par un enseignement des techniques de forgeron. Aujourd’hui, c’est à un apprentissage de serrurier qu’elle est couplée. «Une bonne maîtrise de la forge est pourtant indispensable à un ferrage de qualité», regrette-t-il. Ce métier-là n’existe plus en Suisse. La seule façon d’apprendre cette profession est de collaborer avec un forgeron qui connaît encore les anciens savoir-faire. «La plupart des personnes encore actives dans ce secteur forgent grossièrement le fer, puis terminent le travail dans le détail avec des machines. Ils ne font que «singer» le métier, comme on dit dans le Jura!»

La forge, Gérard, ça le connaît. Avec son marteau et son enclume, il parvient en quelques coups à fabriquer de petits bijoux en fer comme de gros portails. Passionné d’histoire, il aime à recréer des armes comme on savait les fabriquer à la fin du Moyen Age. Avec son disciple Marc Grélat, qu’il a lui-même formé au métier, ils participent à plusieurs fêtes médiévales chaque année en y apportant leurs deux tonnes de matériel nécessaires au travail du fer, dont un énorme soufflet qui permet d’attiser le feu. Sur leur banc, on peut y acheter épées, hallebardes, couteaux, pièces d’attelage, mais aussi pendentifs et autres décorations.

Jules César est passé par là

Côté histoire, Gérard Hulmann est du genre calé. «C’est tout près d’ici que Jules César a établi un campement lorsqu’il est passé par le Jura pour envahir la Gaule, nous apprend-il sur le pas de la porte de la forge de son collègue à La Malcôte, petit hameau niché au cœur du col des Rangiers.

Visiblement, le maréchal-ferrant a réponse à tout, même lorsqu’on tente de lui poser une colle. Pourquoi le fer à cheval est considéré comme un porte-bonheur? «Parce qu’au bas Moyen Age le fer coûtait si cher que seuls les seigneurs avaient les moyens de ferrer leurs chevaux, répond le maréchal-ferrant. Les serfs suivaient souvent les convois royaux pour récupérer les fers décollés des pattes des chevaux. Leur prix était tellement élevé que la trouvaille leur permettait d’accéder à la propriété. La loterie de l’époque quoi!»

Aujourd’hui Gérard Hulmann habite Vendlincourt. Le métier de maréchal-ferrant occupe «99,9%» de son temps. Son aire de travail: l’Ajoie. Et à en croire son téléphone mobile qui ne cesse de sonner, on comprend vite que sa liste de clients est bien fournie et très fidèle. «Je suis environ 400 chevaux, que je dois visiter tous les 2 à 3 mois, selon la vitesse de la repousse de leurs sabots. Je les connais pratiquement tous par cœur! Je m’occupe de chevaux de toutes sortes: pur-sang, demi-sang, Franches-Montagnes… Le métier ne change pas beaucoup d’une race à l’autre. Le but est de réussir à trouver une certaine symbiose entre la forme du pied et le fer. Et puis il est important de garder à l’esprit que c’est le fer qui doit être adapté au sabot, et non l’inverse!»

Un métier où le coup d’œil compte

Et pour cela, il ne suffit pas de savoir manier le marteau. «La qualité indispensable à tout maréchal-ferrant est le coup d’œil et une bonne mémoire visuelle. En observant marcher un cheval, je sais souvent déjà comment le ferrer. Mais attention, il s’agit d’être minutieux! Un millimètre de décalage sous un sabot et c’est le garrot qui peut être tordu jusqu’à dix centimètres!» Des qualités toujours d’actualité, car le métier a très peu évolué depuis plusieurs siècles. «Les nouveaux appareils, alliant radiographies ou capteurs sur les pattes n’ont jamais réussi à amener de meilleurs résultats que le travail artisanal. C’est le coup de patte qui fait toute la différence!»

«Il faut être amoureux des animaux pour exercer ce métier

Sous la puissante carrure de Gérard Hulmann on devine en fait une grande sensibilité lorsqu’on l’écoute parler. Une qualité indispensable à tout maréchal-ferrant s’il veut être à l’écoute des besoins les plus subtils des chevaux. «Il faut être amoureux des animaux pour exercer ce métier. On travaille ici avec du vivant!»

Contrairement au métier de forgeron, celui de maréchal-ferrant n’a pas à craindre pour son avenir. «Il y a plein de jeunes qui désirent se lancer dans la profession. Il y a quinze ans, nous n’étions que sept à la pratiquer dans le canton du Jura. Aujourd’hui on en compte presque trente-cinq! Pas toujours facile donc de faire sa place en trouvant la confiance des éleveurs. Et de rivaliser avec des collègues qui ont une expérience aussi longue que celle de Gérard Hulmann.

Auteur: Alexandre Willemin

Photographe: Daniel Rihs