Archives
30 mars 2015

«L’hygiène des mains sauve des millions de vies»

Depuis 1995, le professeur genevois Didier Pittet se bat avec son équipe des HUG pour imposer partout dans le monde la solution désinfectante hydro-alcoolique qui a révolutionné les soins et la lutte contre les infections nosocomiales.

Le professeur genevois Didier Pittet photo
Le professeur genevois Didier Pittet a révolutionné les soins avec la solution désinfectante hydro-alcoolique.

En arrivant, j’ai croisé des figures masquées. Est-ce l’étape hygiéniste après le lavage des mains?

Non, mais le programme de prévention des infections des Hôpitaux genevois est directement concerné. Aux HUG, nous estimons qu’il n’est pas admissible que des patients soient contaminés par le virus de la grippe. Nous avons donc une stratégie de vaccination intensive. Ceux qui ne le souhaitent pas doivent porter un masque. Mais cette année, l’épidémie annuelle, assez importante puisqu’elle a notamment provoqué 8000 décès supplémentaires chez nos voisins français, est hélas liée à un virus que ne touche pas le vaccin. Du coup, le port du masque est pour tout le monde dès l’entrée dans un secteur de soins.

le professeur genevois Didier Pittet photo.
Le professeur genevois Didier Pittet.

Une autre actualité: la Journée mondiale de l’hygiène des mains dans les soins. Pourquoi le 5 mai?

La stratégie mise en place pour l’OMS a démarré le 13 octobre 2005. L’un de ses messages primordiaux à l’intention des soignants s’appelle les 5 moments essentiels pour l’hygiène des mains. Des affiches reprises dans le monde entier, et traduites dans plus de 250 langues et dialectes: avant et après le contact avec le patient, avant de toucher une perfusion ou tout ce qui est invasif, après le contact avec un liquide biologique et enfin en quittant l’environnement d’un malade. Ces 5 moments sont devenus tellement universels que certains appellent la campagne de l’OMS «la campagne des 5 moments». De plus, notre stratégie de changement de comportement des soignants comprend 5 éléments.

Quels sont-ils?

D’abord l’accès facilité partout et en tout temps à cette solution hydro-alcoolique pour se désinfecter les mains. Le quand et le comment. Ensuite, observer l’importance de cette prise d’habitude et en restituer les résultats à chaque institution. Et enfin changer la culture de sécurité de l’entreprise. 5 moments, 5 éléments et la plupart d’entre nous ont deux fois 5 doigts: l’OMS a donc été d’accord que nous adoptions cette date symbole comme journée mondiale. Pour laquelle nous développons des outils et des actions en invitant chacun des centaines de milliers d’hôpitaux à y participer. Cette année, nous allons par exemple proposer une sorte de grand relais de l’hygiène des mains parmi les soignants selon un modèle testé l’an dernier à Hong Kong et entré dans le Guinness Book des Records, et puis des selfies sur ce thème avec le hashtag «safe hands.» Evidemment, derrière le côté ludique, le but reste que partout l’on s’implique de plus en plus dans cette hygiène des mains qui sauve des millions de vies.

Le professeur genevois Didier Pittet photo.
Le professeur genevois Didier Pittet.

Davantage que d’argent, vous expliquez que c’est avant tout une question d’aventure humaine, de motivation d’un groupe...

Absolument. Cela ne coûte pas cher parce que nous avons voulu que cela ne coûte pas cher. Avec notre équipe, nous n’avons pas inventé ce produit. Nous avons modifié cette solution pour qu’elle soit efficace et bien tolérée. Puis en le donnant à l’OMS, nous avons fait en sorte qu’il devienne un produit de première nécessité. Aujourd’hui, il est fabriqué dans plus de 50 pays, où l’alcool est produit avec de la betterave, de la canne à sucre ou de la pomme de terre. A bas coût, ce qui n’empêche pas une excellente qualité. Il a fallu pour cela convaincre par des études scientifiques que ce produit était plus efficace que l’eau et le savon, et qu’il fallait absolument en développer l’usage universel. Nous avons alors induit un immense marché, ce qui a permis aux labos de le proposer à des prix très bas.

L’industrie pharmaceutique accepte donc de travailler dans la même direction que vous?

Au début, elle n’a pas très bien compris que l’on donne gratuitement la formule de la solution à l’OMS. C’était très différent de son modèle d’affaires habituel. Elle nous disait que sans argent, elle ne pourrait pas conduire des recherches. Petit à petit, elle a compris qu’il s’agissait d’un médicament essentiel. Nous sommes tous ensemble à l’OMS autour d’un partenariat public-privé. Deux fois par an, on organise ensemble la Journée mondiale et l’agenda de recherche. Tout le monde fait la promotion des 5 moments, etc. Des entreprises participent déjà à la fabrication en Afrique. En Ouganda, une compagnie japonaise ramasse la canne à sucre, fabrique du sucre, de l’alcool pour les voitures et de l’alcool purifié pour l’hôpital. C’est ce que Thierry Crouzet, l’auteur du livre qui raconte mon combat*, appelle l’économie de paix.

Le professeur genevois Didier Pittet photo.
Le professeur genevois Didier Pittet.

Quels sont les prochains défis alors?

De continuer à avoir des idées créatives pour promouvoir la campagne. Et puis il faut faire face à des situations inattendues. Au Costa Rica, par exemple. Dès 2006, ce petit pays de 4 millions d’habitants a été pilote pour l’Amérique du Sud. Il fallait produire l’alcool localement. Le pharmacien d’un hôpital de pédiatrie connaissait une petite entreprise fabricatrice de savon. Son patron accepte en parallèle de fabriquer de l’alcool et la stratégie OMS marche très bien. Les infections baissent. D’autres établissements hospitaliers s’y mettent, etc. L’été dernier, je passe voir le patron de l’usine qui m’apprend qu’ils ont été rachetés par un gros trust nord-américain, intéressé par le marché local du savon. Mais pas par l’alcool, qui ne rapporte pas grand-chose. On a remué ciel et terre et, grâce à des appuis politiques, on a sauvé la petite chaîne de fabrication, rapatriée à l’Université. Là, on sort complètement du strict champ de la médecine.

Le professeur genevois Didier Pittet photo.
Le professeur genevois Didier Pittet.

Dans les pays du Sud acquis à ce programme, tout a quand même changé, non?

C’est vrai. Les progrès sont considérables. Prenez le Mali, qui était un site pilote. Vous arriviez dans une salle de 150 lits alignés avec un unique lavabo à l’entrée, d’ailleurs souvent sans eau. Et un autre éventuellement à la sortie. Autant dire qu’il était impossible de se laver les mains. Dans ce genre d’endroits, cela a révolutionné les soins. Chez et autour de nous, il y a encore des gens qui répètent qu’il y a des lavabos partout.

Les maladies nosocomiales ont-elles quelque part aidé à cette prise de conscience?

Oui, même si on en parlait encore très peu voire pas du tout, comme c’est encore le cas dans des pays de l’Est et comme c’était le cas il y a peu en Chine. Je me souviens d’un grand chirurgien genevois qui affirmait que cela faisait partie du choc opératoire! Aux Etats-Unis d’où je revenais, la sensibilisation avait commencé un peu plus tôt. Mais en Europe, les questions d’hygiène se focalisaient surtout sur la propreté des sols et de l’environnement. Il a donc fallu commencer par compter les maladies nosocomiales. Et pour cela, il fallait établir des procédures et être formé. Or, quand je suis rentré des Etats-Unis en 1992, les programmes de prévention des infections n’existaient nulle part en Suisse sauf au CHUV, depuis 1989. On avait donc tout simplement pas conscience de l’ampleur du phénomène.

Le professeur genevois Didier Pittet photo.
Le professeur genevois Didier Pittet.

Comme James Bond, vous avez été fait Commander par le Royaume-Uni. Un bel honneur, non?

Une jolie surprise, d’abord. C’est une reconnaissance civile, la reconnaissance d’un gros travail en Angleterre qui démarré déjà en 2002 par une campagne selon notre programme. Vous devez être proposé par des Sir ou des Lord, sans savoir de qui il s’agit. Pour les Anglais, comme pour tous ceux qui ont été dans leurs colonies, ce n’est pas rien. Ça ne change pas ma vie, mais lorsque j’ai compris l’importance de cette distinction pour les Anglais, j’ai été très ému.

Texte © Migros Magazine – Pierre Léderrey

Auteur: Pierre Léderrey

Photographe: Nicolas Righetti