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6 octobre 2016

Gruyères, l’imprenable forteresse

Véritable joyau national, le château de Gruyères fait partie de dix randonnées vers des citadelles du pays regroupées dans un petit guide tout juste sorti de presse. Une charmante et bucolique balade à travers huit siècles d’histoire et de légendes.

La cité médiévale de Gruyères a été bâtie sur une colline qui surplombe la plaine de la Sarine. Son château fut le siège d’une longue lignée de comtes de Gruyères.
La cité médiévale de Gruyères a été bâtie sur une colline qui surplombe la plaine de la Sarine. Son château fut le siège d’une longue lignée de comtes de Gruyères.

Il est là! Au sortir d’une fenêtre forestière, surplombant la colline sur notre gauche, le château des comtes de Gruyères. «Huit siècles d’histoire vous contemplent», aurait dit Napoléon. Mais arriver au second château le plus visité de Suisse par la face sud et la cure, entrée bien moins fréquentée que la principale surplombant la cité médiévale, cela se mérite. En l’occurrence par trois heures dix de marche et près de 11 kilomètres d’effort.

Relatif, l’effort, entre pâturages et forêts en pente (et lumière) douce. «Nous avons voulu ces itinéraires ainsi, explique Filipe Dos Santos, conservateur du château de Gruyères. Accessibles à chacun, avec un dénivelé mesuré et des points de départ comme d’arrivée atteignables en transports publics.»

Filipe Dos Santos, conservateur du château de Gruyères.
Filipe Dos Santos, conservateur du château de Gruyères.

Filipe Dos Santos, conservateur du château de Gruyères.

Filipe Dos Santos a repris les rênes du château de Gruyères il y a un peu plus de deux ans et demi. «Auparavant, j’étais conservateur du Musée d’art de Pully (VD). Là, je suis passé à un important monument du patrimoine national. Un château reste un objet vivant, en l’occurrence propriété de l’Etat de Fribourg et géré par une fondation, avec notamment un aspect touristique primordial. Du coup, c’est un autre métier.»

Un château jamais attaqué

Cette balade figure, en compagnie de neuf autres, dans le premier guide des «Randonnées vers des châteaux», (en cliquant sur ce lien, vous accédez au descriptif des randonnées et au lien pour commander la revue) édité conjointement par Suisse Rando et la toute nouvelle Association des châteaux suisses constituée il y a un an et demi.

Sur le chemin de l’Ondine, on aperçoit le clocher de l’église d’Enney.
Sur le chemin de l’Ondine, on aperçoit le clocher de l’église d’Enney.

«Nous en sommes pour l’heure à dix-neuf mem­bres. Une prochaine édition, sans doute l’année prochaine, proposera les neuf itinéraires restants», explique notre guide durant cette journée très ensoleillée alors que nous passons, après le charmant village d’Enney, à travers la vallée de l’Intyamon. Elle fut un couloir commercial de première importance à l’époque des baillis, avec notamment une importante production de bois dans la Gruyère du XIIe siècle. Aujourd’hui, elle sera plutôt un lieu de villégiature bucolique perdu dans la verdure.

Le château de Gruyères date du XIIIe siècle pour ce qui est de sa partie défensive plutôt impressionnante.

Il n’a d’ailleurs jamais été pris. Mais il faut dire qu’il n’a jamais été attaqué non plus», sourit Filipe Dos Santos.

Berne, félonne et menaçante, fut pourtant l’objet de nombreuses légendes au château, à commencer par celle qui figure sur l’un des tableaux visibles au premier étage: alors que les hommes guerroyaient, des Gruériennes mirent en fuite une troupe de Bernois mal intentionnés en profitant de la nuit pour attacher des torches aux cornes de chèvres s’élançant à travers la colline. Cette jolie histoire a le mérite de rappeler que certaines images d’Epinal à propos du Moyen Age, entre autres la place de la femme au sein de la société, doivent être prises avec des pincettes.

Début du commerce du gruyère

Tout comme peut-être la fameuse grue, emblème de la région. «Emblématique des comtes de Gruyères, elle aurait été prise comme animal de compagnie par le premier d’entre eux, venu peut-être de Bourgogne, avant que sa famille en prenne le nom. Plus prosaïquement, une seconde explication évoque le terme ‹gruyer› qui signifie responsable des domaines boisés de la seigneurie.»

A propos de forêt, notre cheminement en traverse de fort charmantes que la belle lumière de cette journée de fin d’été magnifie. C’est donc en sortant du bois de Chesalles, juste au-dessus du village de Pringy, que le château apparaît alors que nous empruntons une partie du Sentier des fromageries, balisé jusqu’à Moléson.

«En mettant la main sur le château en 1556, les baillis développent le commerce et notamment celui du gruyère qui passait alors par le col de Jaman avant de descendre sur Vevey. D’où il allait jusqu’à l’embouchure du Rhône pour embarquer jusqu’à Lyon et ensuite dans toute la France.»

Le fromage voyageait en barrique de bois dont on a retrouvé des traces jusqu’à Londres.»

Passé et futur mélangés

Nous grimpons vers le château. A notre gauche, le parc aux biches surmonté par le clos aux cerfs où les pique-niqueurs trouveront des aménagements à leur intention. Sur notre droite, se dressent la Dent-de-Broc et celle du Chamois. Avant d’entrer dans Gruyères par l’enceinte sud de la ville. Côté cure, occupée par un abbé, paraît-il, des plus sympathiques. Mais aussi par l’orangerie, dont la construction récente rappelle que ce château mélange les époques et raconte plusieurs histoires. Ainsi, «les fenêtres n’apparaissent pas avant le XVe siècle, rappelle Filipe Dos Santos. Avant cela, il n’y avait que des meurtrières. Un bout de chemin de ronde rappelle la première vocation guerrière de la muraille. Derrière l’église Saint-Théodule, nous passons un instant vers la tombe de Hans Ruedi Giger, le célébrissime créateur d’Alien décédé en 2014 à 74 ans. Sa tombe est placée le plus près possible de son musée, toujours très visité. Une discrète croix en bois la surmonte, mais une stèle beaucoup plus futuriste en métal doit la remplacer bientôt.

Depuis là, il faut prendre le «chemin de Jehan l’Eclopé» qui tourne autour des remparts, et fait partie du sentier thématique des légendes de la Gruyère. Ce mendiant renvoie à une légende, celle de la comtesse Marguerite venue supplier saint Jean de lui donner une lignée. Au fond de l’église, Jean l’Eclopé eut pitié de ses larmes et, sans la reconnaître, lui offrit un morceau de pain. Croyant voir Jean l’apôtre l’exaucer, Marguerite remercia le ciel et mit au monde un héritier. Ce qui fut, naturellement, l’occasion d’une grande fête à laquelle assistèrent les nobles du pays de Vaud et même de Savoie.

Textes: © Migros Magazine | Pierre Léderrey

Auteur: Pierre Léderrey

Photographe: Nicolas Brodard