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24 avril 2017

L’ingénieure et les robots mous

Dans le laboratoire de robotique reconfigurable qu’elle a créé en 2012 à l’EPFL, Jamie Paik travaille à révolutionner notre futur proche. Un avenir où des machines souples et inoffensives viendraient au secours de nos corps fatigués.

Jamie Paik entend faire évoluer l’usage du robot traditionnel, rigide et dévolu à des tâches industrielles.

C’est un hobby, ça, pas une profession.» Le verdict de ses parents avait dissuadé Jamie Paik de se lancer dans les beaux-arts, comme elle le souhaitait. Cette Canadienne d’origine coréenne avait alors choisi le génie mécanique. Elle qui aime «les choses qui fonctionnent, mais aussi leur esthétique», n’est pas loin aujour­d’hui dans son laboratoire de se sentir comme une artiste

La seule différence, c’est que je dois justifier chaque choix, je ne peux pas juste dire: ‹Ah, j’étais inspirée.›

Son laboratoire? Celui de «roboti­que reconfigurable» (lien en anglais) qu’elle a créé en 2012 à l’EPFL. Un lieu de recherches dédié aux «robots mous»: «Nous n’utilisons pas les matériaux habituels comme l’aluminium ou le plastique dur.»

Même si ces matériaux offrent une rigidité bien pratique pour l’exécution des tâches dévolues à un robot, comme soulever ou bouger des objets, Jamie Paik et ses collaborateurs privilégient pourtant des matériaux mous: polymères, silicone, caoutchouc.

L’avantage? «Imaginez que vous soyez à côté d’une espèce de Terminator, vous allez devoir faire attention: s’il n’a pas de capteur, il ne saura pas que vous êtes à côté, il pourra vous faire mal. S’il veut vous serrer la main, il risquera de vous casser le bras.»

Moins de menaces physiques

Bref, le robot mou occasionne «moins de menaces physiques lors des interactions avec l’humain». Un aspect longtemps négligé, explique encore Jamie Paik. Mais la vision du robot traditionnel, industriel, restant confiné derrière des barrières, est en train de changer.

«On voudrait avoir plus de facilité dans la vie quotidienne, pouvoir utiliser par exemple un robot pour faire le ménage, ou encore un robot éducatif qui enseigne les langues étrangères aux enfants.»

Impossible évidemment dans ce cas de figure d’utiliser les services d’un Terminator. «Il faudrait plutôt un robot qu’on puisse utiliser comme une poupée.»

Un robot mou qui certes n’aura pas la précision, ni la force, ni la vitesse d’un robot dur préposé à l’assemblage de voitures. Mais

pour un robot éducatif ou de réhabilitation, la force est moins importante que le confort et la sécurité.»

Des prothèses sensibles

Ce que Jamie Paik appelle «robot de réhabilitation», c’est par exemple une ceinture molle avec des capteurs «que l’on porte sur soi et qui sert à augmenter la force qu’on n’a pas dans les muscles».

Une aide précieuse par exemple «pour les personnes âgées qui pourraient tomber ou pour des sportifs pas très en forme. Elle permettra aussi de maintenir le corps dans la position droite ou juste.»

Sur les robots traditionnels, les moteurs sont hydrauliques, électriques ou à ultrason, tandis que chez les robots mous, c’est la pression pneumatique qui est à l’œuvre. Laquelle permet, par exemple, de moduler la hauteur et l’amplitude des vibrations.

Avec un patch sur la peau, on pourrait ainsi envoyer des messages non visuels.»

Ou même créer des sensations sur des prothèses. «Quelqu’un qui a une prothèse à la jambe doit vérifier visuellement qu’il heurte quelque chose, alors que là, on pourra provoquer une sensation dans le cerveau comme si elle avait été ressentie dans le pied.»

Une autre façon de communiquer

La prochaine étape, annonce Jamie Paik, c’est d’avoir sur soi non seulement des capteurs, mais aussi des actionneurs. «Les capteurs envoient des informations sur notre portable, par exemple le nombre de kilomètres parcourus. L’actionneur, lui, va envoyer un feed-back physique: si je ne bouge pas, il va vibrer. Il peut aussi me stimuler électriquement.»

Ces messages et stimulations physiques sur le corps, Jamie Paik les voit envahir notre quotidien dans un futur proche. «Nous sommes tellement branchés, nous aimons sentir un impact quand nous communiquons.

C’est le principe du like, qui déclenche de la dopamine dans la tête, je suis une star, les gens m’écoutent. Si en plus je reçois un feed-back physique, le niveau de dopamine va encore monter…

je ne dis pas que c’est bien, mais je crois que c’est la prochaine stimulation que les gens vont chercher.»

Et d’imaginer très bientôt des usagers des transports publics qui n’auront plus tous les yeux rivés sur leur portable. «On se sera rendu compte que ce n’est pas la bonne façon de communiquer, qu’

avec une communication physique plutôt que visuelle, on libère les yeux et on crée un nouveau type d’interaction humaine.»

Texte: © Migros Magazine / Laurent Nicolet

Auteur: Laurent Nicolet

Photographe: François Wavre