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10 octobre 2014

L’intégration par le fromage

La chronique de Xavier Filliez, un Suisse expatrié à New York.

Romane, Valaisanne de souche, tenant du Cheddar dans la main.
Romane. Valaisanne de souche. Enfant des alpages. Elevée au lait cru. Ravie de manger du cheddar?

Je vous jure qu’elle l’a dit. Et qu’elle le pensait. C’était vendredi dernier en rentrant du cours de cuisine avec «Miss Lopez»:

Papa, on a mangé, tu sais, ce fromage orange. Mmmmmmmhhh, il est booooooooonnnnnn!

Romane. Valaisanne de souche. Enfant des alpages. Elevée au lait cru. Ravie de manger du cheddar? D’abord, j’ai eu un choc. Et puis, je me suis demandé: est-ce que ce n’est pas, en fait, un excellent signe de son intégration en Amérique? Une paire d’Air Jordan, deux trois camarades et une capacité d’émerveillement inversement proportionnelle à ses goûts culinaires: ça y est, elle est dans le bain.

C'est dans ces bureaux que Xavier Filliez est allé demander son numéro de sécurité sociale.
C'est dans ces bureaux que Xavier Filliez est allé demander son numéro de sécurité sociale.

Pour les adultes, c’est différent. Un peu moins poétique, plus technique. Vivre à New York, avoir un visa pour rester, et savoir commander un sandwich chez Subway ne fait pas de vous un Américain. Il faut deux choses pour être des leurs. Un «social» (numéro de sécurité sociale») et une carte de crédit.

C’est bon, j’ai mon «social». Vingt minutes de file au guichet du bureau de Brooklyn. Quelques échanges de politesse avec Jayar, l’agent de la sécu. Un mois d’attente. Puis, la carte à neuf chiffres livrée par la poste. Le «social», c'est ton ticket pour le monde du travail. C’est, surtout, ton identité fiscale.

Il est souvent question d’argent à New York. Tu peux manger correctement pour 4$ dans une roulotte de junk-food indienne à Wall Street. Mais tu peux aussi (si tu veux) te loger pour 21 000$ par mois dans un loft à Soho.

La question, c’est: comment tu paies? Surtout quand tu es Suisse et que t’arrives au bout de ton cash?

La devanture de Chase, un établissement bancaire new-yorkais.
S’endetter (et rembourser) pour pouvoir dépenser à nouveau: c’est le passage obligé quand tu n’as aucun passé bancaire aux Etats-Unis.

C’est donc quand je suis rentré chez Chase que j’ai vraiment pénétré l’Amérique. Une belle Amérasienne à l’accent sybillin s’offre à moi. Pas de préliminaires. Je lui confie nos passeports. Dans mes rêves, nous débattons de l’éthique bancaire, de la Suisse et des fraudeurs. Présentement, je bégaie un oui ou un non dès que j’attrape un de ses mots. Elle m’imprime une carte de débit. Le pied.

Et la carte de crédit?

On peut faire ça, oui. Vous versez 10 000$ sur le compte et vous aurez une limite de crédit de 500$. Plus vous l’utiliserez, plus votre limite augmentera.»

S’endetter (et rembourser) pour pouvoir dépenser à nouveau: c’est le passage obligé quand tu n’as aucun passé bancaire aux Etats-Unis. Ils appellent ça, le «credit history». Tu paies, donc tu es. Pour l’heure, je ne suis rien. Faudra sérieusement songer à investir dans un stock de fromage d’alpage.

© Migros Magazine - Xavier Filliez

Auteur: Xavier Filliez

Photographe: Xavier Filliez