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3 août 2015

L’Italie, entre dolce vita et immigration de masse

Patrie du bien vivre et du bien manger, la Botte continue de faire rêver des générations de touristes en quête de dolce vita. Mais la carte postale cache une autre réalité: celle de l’afflux de migrants venus d’Afrique dans des conditions inhumaines.

La fontaine de Trevi à Rome photo
La fontaine de Trevi à Rome. (Photo: Fotolia)

Il y a d’abord le premier «caffè», celui qu’on boit au comptoir sur l’autoroute une fois franchi le col du Grand-Saint-Bernard ou en gare de Milan, sans avoir besoin de préciser qu’on le veut court et non en version jus de chaussette. Ce goût inégalable qui fait que l’on se dit: «Je suis arrivé.» Puis viennent la langue et la gestuelle qui suffisent à transformer un vulgaire «Ciao Bella!» en un poème à lui tout seul. Enfin, la gastronomie riche et variée, le calcio, les belles voitures, l’architecture et les plages où on se prélasse en savourant «un gelato» et qui font de la Botte la patrie de la dolce vita et le pays d’Europe le plus visité, devant la France.

«Italie, mon amour», comme le chantait en 2010 lors du Festival de San Remo dédié à la variété transalpine le prince Emmanuel-Philibert de Savoie, et dont l’entretien est à lire dans nos pages. La devise a été adoptée par les quelque 46 millions de touristes qui se rendent chaque année dans la Péninsule.

Mais le bleu azur de la carte postale masque une réalité plus sombre. Celle des milliers de migrants échoués en Méditerranée au large des côtes de l’île de Lampedusa et face auxquels le pays se trouve bien seul pour faire front. Celle aussi d’une Italie portant encore les stigmates culturels bling bling de l’ère Berlusconi, comme l’explique le sénateur italien de Neuchâtel Claudio Micheloni dans l’entretien à lire ci-contre, mais qui saura, à ne pas douter, se réinventer. Forza Italia!

«L’Italie? C’est un pays de travailleurs où il fait bon vivre»

Claudio Micheloni, sénateur italien et président de la Fédération des Colonies libres italiennes en Suisse.

Pour beaucoup, l’Italie évoque les vacances, la dolce vita, mais aussi la mafia. Des clichés?

Il est vrai que l’Italie est le pays des vacances, où l’on aime bien vivre, bien manger, parler et avoir une vie sociale intense. C’est d’ailleurs un bon cliché. La preuve, pour la première fois cette année, nous avons surpassé la France en devenant le pays d’Europe le plus visité. Mais au-delà de la dolce vita, on sait moins que c’est aussi le deuxième pays manufacturier d’Europe, juste derrière l’Allemagne. L’Italie c’est donc surtout un pays où l’on travaille. Concernant la mafia, le cliché est tenace. D’accord, elle existe, mais on oublie que c’est l’endroit du monde où on la combat le plus. Chaque jour, des juges, des policiers, des journalistes, des entrepreneurs, des gens de tous bords se battent et vivent dans la peur d’être assassinés. Si on parle tant de la mafia italienne, c’est parce que nous luttons beaucoup contre elle. Et nous serions heureux que d’autres pays en fassent de même avec la leur.

Si vous deviez définir votre pays en trois mots...

Oh, c’est difficile! Je dirais que c’est un pays de travailleurs, où il fait bon vivre et beaucoup plus solidaire que ce que laisse apparaître le débat politique.

L’Italie de Berlusconi est donc révolue?

Sur le plan politique sans aucun doute. Mais l’ère Berlusconi perdure sur le plan culturel. Durant vingt ans, les Italiens ont été plongés dans une culture de l’apparence, de la télévision spectacle et de l’individualisme. Cela ne s’efface pas d’un coup. Et ni un changement de gouvernement ni la disparition de Berlusconi et de son parti n’y suffiront. Il faudra du temps pour en sortir.

Le pays connaît une affluence record de migrants venus d’Afrique, se montrant impuissant à endiguer le flot. L’Europe a lâché l’Italie?

Oui, l’Europe a lâché l’Italie. Des décisions pour une meilleure répartition des flux migratoires ont beau avoir été prises ces dernières semaines, ces mesures restent largement insuffisantes, ce d’autant que l’afflux de migrants n’est pas près de diminuer.

Quelle est la solution?

Il manque une réelle prise de conscience au sein de l’Union européenne. Cette dernière doit comprendre qu’il s’agit d’un problème structurel qui ne touche pas seulement l’Italie mais toute l’Europe, sans oublier la Grèce qui paie elle aussi un lourd tribut. La seule façon d’y remédier est de revoir tout le concept des accords de Dublin qui sont pour l’heure profondément anti-européens. Il ne revient pas à quelques Etats membres, mais à tous les pays de l’Union d’accueillir davantage de migrants.

Et la Suisse, en fait-elle assez?

Comme les autres, elle préférerait rester en retrait et cultiver son jardin. Je comprends que la Suisse ne soit pas très intéressée à adhérer à l’Union européenne en ce moment. Elle a raison. Mais elle ne peut pas s’enfermer au milieu de l’Europe, car qu’elle le veuille ou non, elle en fait partie. A l’instar de l’Union européenne et de l’ONU, elle doit intervenir à la source du problème, c’est-à-dire en Libye.

Que vous manque-t-il de la Suisse quand vous êtes en Italie?

Le pragmatisme et l’art du consensus. En Suisse, la politique spectacle n’existe pas; tout le monde travaille à trouver des solutions sans faire de théâtre. Vous savez, on parle souvent du pays au Sénat italien. Quand le débat s’enlise, il n’est pas rare d’entendre: «Et si on appelait quelques Suisses pour remettre de l’ordre!»

Et inversement?

J’aimerais parfois retrouver en Suisse la vivacité italienne. Dans la rue les gens parlent, crient. L’idéal serait un mélange des deux cultures.

Auteur: Viviane Menétrey