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28 janvier 2013

L'œil du banquier-photographe

Passionné d’image, l’économiste genevois Michel Girardin ne quitte jamais son appareil photo. C’est naturellement qu’il a immortalisé les icônes de la finance qu’il côtoie depuis plus de vingt ans.

Michel Girardin
Michel Girardin, économiste - photographe, à la recherche de l’humain dans le monde de la finance.

«Economiste et photographe», lit-on au-dessous de son nom sur son site internet. L’association n’est pas banale, elle est pourtant le résultat bien réel des deux vies de Michel Girardin, membre de la direction de l’Union bancaire privée (UBP) et chasseur d’images invétéré. Banquier le jour et photographe la nuit? Même pas. Le Genevois s’offre le luxe d’être les deux en même temps. Il vient d’ailleurs de publier La bourse et la vie. De Warren Buffett à George Soros, la face cachée des icônes de la finance, où se télescopent sa passion pour l’image et le monde de la finance dans lequel il évolue depuis plus de vingt ans. Avec une constante: «Illustrer cet univers si décrié et montrer que derrière, il se cache des êtres humains.»

Michel Girardin laisse également leur place aux rencontres inattendues du quotidien. (Photo: François Wavre/Rezo)
Michel Girardin laisse également leur place aux rencontres inattendues du quotidien. (Photo: François Wavre/Rezo)

On y découvre ainsi le milliardaire George Soros posant sous un plafond-miroir, l’homme d’affaires Warren Buffett en pleine démonstration de ukulélé devant une nuée de journalistes ou le gourou en investissement Marc Faber, expliquant assis dans la pénombre que les night-clubs sont très utiles pour y développer des indicateurs de cherté de la bourse. Des situations atypiques pour ces rois d’un monde d’ordinaire très discret, saisies grâce à la position privilégiée de notre banquier-photographe.

De la confiance et de l’audace

Michel Girardin le sait, il jouit d’un avantage que nul reporter ne peut égaler. Mais avoir ses entrées n’est pas tout, et l’homme sait aussi faire preuve d’un certain culot. «J’évite de prendre contact à l’avance, explique-t-il. En général, je demande à l’issue d’une réunion si la personne a le temps pour une photo. La plupart du temps, les gens acceptent, car ils se sentent en confiance.» Au risque de devoir aller très vite, comme avec George Soros qui lui assène un «It’s now!» et lui donne trois minutes pour réaliser son cliché. «J’avais repéré une pièce avec un miroir au plafond, l’endroit idéal puisque Soros est l’auteur de la théorie de la réflexivité.»

L’image toujours placée au cœur de l’action

Savoir saisir l’occasion au bond, même s’il faut pour cela passer pour un original, Michel Girardin en a fait depuis longtemps son mantra. Son appareil photo ne le quitte jamais, toujours prêt à fixer une scène qui lui fait de l’œil. Comme ce jour où, alors en poste chez UBS à Londres, il jette à ses collègues un «I’ll be back in 10 minutes!» après avoir vu les financiers de la City passer sous ses fenêtres à l’heure de la fermeture de la bourse. «La lumière était tellement belle que je n’ai pas pu résister», dit-il en désignant le cliché en noir et blanc accroché dans son salon.

Sa passion pour l’objectif est née lorsque que Michel Girardin, âgé alors de 17 ans, s’apprêtait à prendre en photo ses parents et son frère. «Mon œil s’est arrêté sur le plastique du viseur et j’ai réalisé qu’en décentrant le sujet, cela donnait plus de force à l’image. Quand ma mère a vu le résultat, elle m’a dit: Ça c’est une bonne photo! Instinctivement, j’avais placé les sujets au tiers de la largeur de l’image, la règle d’or du cadrage.»

Alors, quand on se rend chez lui pour évoquer son amour pour le huitième art, on commence par ce par quoi on finit d’ordinaire: l’image. «Où se met-on pour faire la photo?» demande-t-il au photographe qui nous accompagne, à peine avons-nous franchi le seuil de son appartement genevois. Pour l’entretien, une fois achevée la visite des lieux, on s’assoira sur le canapé blanc de salon à la vue plongeante sur le jet d’eau. Mais n’allez pas croire que les mots soient pour autant passés sous silence. Amoureux, notre photographe l’est aussi de la langue. Ses clichés sont ainsi accompagnés de textes qu’il a lui-même rédigés. Parce que «j’aime quand la photo est le début d’une histoire».

De Rome à Porrentruy: un choc salutaire

La sienne prend ses racines à Rome où ce Jurassien d’origine passe les dix-sept premières années de sa vie. Un père chimiste travaillant chez Coca-Cola («Il est un des rares à connaître la formule du fameux soda»), une mère artiste peintre, dont il rêve un jour d’exposer les œuvres, Michel Girardin a connu l’enfance des expatriés de la classe aisée dans la capitale italienne.

A 17 ans, il débarque à Porrentruy pour y faire son gymnase. «Passer de Rome à Porrentruy fut un choc, mais un choc salutaire, se souvient-il. J’y ai découvert le bonheur de refaire le monde au bistrot et la culture du débat, qu’il soit politique, culturel ou spirituel. Des choses que je ne connaissais pas en Italie.» Est-ce de là qu’est venu son goût des autres? Car son travail photographique est loin de se cantonner au cercle de la finance.

Co-fondateur du site internet www.uneparjour.org avec ses amis photographes Francis Traunig et Max Jacot, il ajoute tous les jours un cliché pris au gré des rencontres. Là, une femme en train de téléphoner dans une lumière déclinante, ici une vue du lac de nuit. «C’est une hygiène de vie, ma façon de maintenir mon œil en éveil. Cela me permet de faire mes gammes et d’apprendre à être rapide. Et puis ce que j’adore, c’est que la photo vient à vous.»

Auteur: Viviane Menétrey