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9 février 2015

L’oiseau rare

Alexandre Gaillard et Martino D’Esposito – deux trublions exerçant leurs talents de designers au sein de la manufacture Swiss Koo à Renens – ont osé revoir et surtout dépoussiérer une icône de notre folklore: le fameux coucou suisse!

Alexandre Gaillard et Martino D’Esposito portrait
Les deux entrepreneurs Alexandre Gaillard et Martino D’Esposito s’amusent à dépoussiérer les coucous suisses, «dans le respect de la tradition».

Dans cette micro-entreprise artisanale sise à Renens, qui tient davantage du modeste atelier que de la grande manufacture, le temps s’égrène au rythme du tic-tac de drôles de coucous suisses. «Nous nous sommes amusés à dépoussiérer cet objet emblématique, mais dans le respect de la tradition», précisent d’emblée Alexandre Gaillard et Martino D’Esposito, les patrons de Swiss Koo. Comme s’ils s’excusaient par avance de bousculer ainsi notre beau folklore helvétique, alors que l’authentique «Kuckucksuhr» est originaire de la… Forêt-Noire!

La première création de ces designers vaudois – un chalet monochrome – est sortie de l’œuf en octobre 2013. Trois autres modèles, soit un par saison, ont suivi: Heidi Land (ultra coloré), Poya (de la dentelle en bois) et Nest (nid en anglais). Prix de ces pendules chics et kitch, au look oscillant entre humour décalé et originalité, entre pittoresque et modernité: de 520 à 3 900 francs. «Ce sont des produits durables et de qualité fabriqués localement, sans plastique, sans colle ni clous. Seuls les mouvements viennent d’ailleurs, d’Allemagne en l’occurrence.»

Le coucou suisse en vidéo (source: Youtube)

«A ce jour, nous en avons vendus près de 300», ajoutent ces trentenaires un poil iconoclastes. Ils sont encore loin, très loin des quelque 35 000 pièces qui sortent, chaque année, de la fabrique Lötscher, firme installée à Brienz depuis 1920 et qui n’est donc plus – comme elle l’autoproclame pourtant encore sur son site internet – «la seule véritable marque suisse de coucous». Il en existe désormais une deuxième et elle est romande en sus.

Et puis, nos pendules sont vachement plus belles que les leurs!»

Donner l’heure et procurer de l’émotion

Au départ, Swiss Koo ciblait les touristes dans l’espoir de grignoter une part du marché détenu par son concurrent bernois. «Finalement, ce n’est pas du tout notre public. Nos clients, ce sont des gens d’ici qui redécouvrent le coucou. D’ailleurs, ils ne l’achètent pas pour l’heure qu’il donne, mais pour l’émotion qu’il procure. En fait, ces mécaniques ludiques réveillent l’enfant qui sommeille en chacun de nous.»

Les yeux d’Alexandre et de Martino pétillent, comme quand ils avaient 12 ans et qu’ils construisaient leur cabane dans les arbres (lire encadré). «Nous sommes des amis d’enfance.» Qui se sont un peu perdus de vue pendant une courte période – celle de l’apprentissage – pour mieux se retrouver quelques années plus tard sur les bancs de l’Ecole cantonale d’art de Lausanne, en section design industriel. «Nous étions dans la même classe.» Et aujourd’hui, ils sont tous les deux profs à temps partiel à l’Ecal. «C’est grâce à cela que nous avons pu monter notre boîte.»

Heidi Land est l'un des quatre modèles fabriqués par Swiss Koo.
Heidi Land est l'un des quatre modèles fabriqués par Swiss Koo.

Mais avant d’enseigner et d’être dans les coucous jusqu’au cou, ces deux inséparables ont vécu une première aventure entrepreneuriale au sein de leur bureau lausannois baptisé sobrement D’Esposito & Gaillard. «Nous voulions faire un peu comme Philippe Stark qui touche à tout.» Eux ont «designé» durant six ans des meubles, des montres, des accessoires, des luminaires… «Nous avons travaillé pour des grandes maisons horlogères ainsi que pour des marques internationales comme Ligne Roset, Roche Bobois ou Lacoste.»

L’inspiration puisée dans le folklore

Malgré ce succès d’estime, ce talentueux duo a décidé de mettre la clé sous la porte. «Nos objets étaient souvent dénaturés. On les signait mais ils ne nous ressemblaient plus. Nous avions l’impression de nous prostituer.» En plus, ils vendaient leur âme pour des fifrelins.

C’est difficile de vivre des royalties de ses créations.

Il faudrait concevoir un best-seller pour toucher le jackpot, ce qui est pratiquement aussi illusoire que de gagner à la loterie.»

D’où leur envie de donner naissance à un produit original bien à eux, dans lequel ils pourraient s’investir sans se trahir. Restait à trouver l’oiseau rare! «Nous avons eu le déclic en réparant un vieux coucou allemand (lire encadré) qui appartenait aux parents de Martino, raconte Alexandre. C’est à ce moment-là que l’idée de fabriquer artisanalement ce que l’on pourrait appeler «l’autre coucou suisse» a commencé à germer.» On connaît la suite…

Auteur: Alain Portner

Photographe: Jeremy Bierer