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19 mars 2012

L’optimisme, c’est grave docteur?

Face aux multiples courants et manuels de pensée positive, l'optimisme à tous crins se voit souvent accusé d'être la cause des plus grandes catastrophes.Tout noir ou tout rose? Le débat est ouvert.

Sumo faisant du trapèze
On peut rire des optimistes enragés, mais nombre d’études et d’expérimentations le prouvent: ces gens-là se débrouillent mieux dans la vie que les déprimés. (Photos: Getty Images/John Lund)

L’histoire n’est pas nouvelle: un type tombe du sommet de l’Empire State Building et s’écrie, à la hauteur du cinquantième étage: «Jusqu’ici tout va bien.»

On peut rire des optimistes enragés, mais nombre d’études et d’expérimentations enfoncent cette porte ouverte: ces gens-là se débrouillent mieux dans la vie que les déprimés.

Evidemment, son optimisme protège l’optimiste des doutes inutiles. Mais cette confiance en soi peut aussi pousser à la perte du sens des réalités, comme l’ont montré les travaux du psychologue Daniel Kahneman, récompensé du prix Nobel… d’économie. L’invasion de l’Irak, la crise financière actuelle, les dépassements systématiques de budget dans les grands travaux, voilà par exemple où conduisent les excès d’optimisme.

Se persuader quoi qu’il arrive que tout va bien?

Comme les pessimistes ne sont pas connus pour être de grands créateurs d’entreprises, ni de quoi que ce soit, nous voilà dans une impasse. Discrédité à grande échelle, l’optimisme semble garder toute son aura au niveau individuel. Avec notamment, venus des Etats-Unis, tous les courants de la «pensée positive», qui consiste en gros à se persuader, quoi qu’il arrive, que tout va bien.

La déformation optimiste de la réalité semble d’ailleurs une tendance naturelle de l’être humain, étudiée sous l’appellation de «biais d’optimisme».

Des expériences à l’aide d’IRM ont montré que le cerveau pouvait tenir bien davantage compte des bonnes que des mauvaises nouvelles. Si l’on estime que l’on a 40% de chances de mourir d’un cancer et que l’on est informé qu’en réalité ce serait plutôt 30, on corrigera son estimation à 32. Si en revanche on avait chiffré ce risque à 10%, on préférera ignorer la statistique et maintenir son pronostic initial.

«Si l’on bâtissait la maison du bonheur, la plus grande pièce serait la salle d’attente»
- Jules Renard

De la même façon nous surévaluons systématiquement notre attractivité physique: nous nous reconnaissons plus facilement et plus rapidement sur des photos avantageusement retouchées que sur des clichés au naturel. D’autres études ont montré qu’entre 70 et 80% des automobilistes s’estiment meilleurs conducteurs que la moyenne et que 40% des diagnostics médicaux considérés par leurs auteurs comme sûrs et certains étaient faux. Un sondage, enfin, a montré que seuls 28% des Allemands étaient optimistes quand à l’avenir de leur pays, alors que 63% se voyaient un avenir personnel radieux: «Comme s’ils vivaient ailleurs», ricana l’hebdomadaire Der Spiegel à cette occasion.

Pour doucher enfin les optimistes les plus intempestifs, on pourra toujours méditer cette sentence de Jules Renard – curieusement citée dans Réjouissez-vous, une récente petite Anthologie de l’optimisme et de la joie de vivre publiée par Albin Michel et sponsorisée par le constructeur automobile Renault: «Si l’on bâtissait la maison du bonheur, la plus grande pièce serait la salle d’attente.»

Témoignages

Virginia Williams, coach en stratégie d’entreprises, directrice de Ventures Worldwide Sàrl, à Nyon.

«Les pessimistes auront moins de succès à long terme.» (Photo: LDD)
«Les pessimistes auront moins de succès à long terme.» (Photo: LDD)

«L’optimisme est l’une des énergies essentielles qui permet de réaliser avec succès ses plus hautes aspirations. C’est un état d’esprit, une façon de voir et de décrire le monde sous son meilleur jour.

Avec une attitude optimiste on aperçoit mieux les opportunités qui s’offrent à nous. Personnellement, la plupart du temps, j’ai confiance que tout ce qui m’arrive arrive pour le meilleur.

» La pensée positive est un moyen efficace de se convaincre d’une issue favorable, mais ne fonctionnera pas, c’est vrai, pour ceux qui ont une tournure d’esprit pessimiste. Alors que l’apprentissage de l’optimisme est toujours possible. Parmi les chefs d’entreprise, on peut trouver certes des pessimistes et des optimistes, mais les pessimistes auront moins de succès à long terme. Sans vision claire et sans une attitude optimiste, on n’aura ni la motivation ni la créativité pour réaliser des projets d’envergure. Créer une entreprise durable exige en effet la capacité de saisir les opportunités et de prendre des risques. Même si une dose de pessimisme s’avère utile pour effectuer des analyses critiques et cerner les risques potentiels.»

Yves-Alexandre Thalmann, psychologue, auteur entre autres du «Petit cahier d’exercices d’entraînement» au bonheur» et du «Petit cahier d’exercices pour voir la vie en rose» (Ed. Jouvence).

«La croyance n’est efficace que si elle se traduit en actes.» (Photo: Pierre-Yves Massot/arkive.ch)
«La croyance n’est efficace que si elle se traduit en actes.» (Photo: Pierre-Yves Massot/arkive.ch)

«On ne naît pas optimiste ou pessimiste. Le regard sur les choses est un regard appris. La seule chose qui est inscrite dans le tempérament, c’est la propension à vivre des événements agréables ou désagréables. En lien semble-t-il avec la production de sérotonine dans le cerveau. Certaines hypothèses suggèrent qu’on ait hérité d’un cerveau catastrophiste. Pour la survie de l’espèce, il était plus intéressant d’avoir un cerveau très sensible aux dangers potentiels.

» Mais on observe effectivement, a contrario, un phénomène d’optimisme comparatif: quand on demande aux gens comment ils voient leur futur, en général, ils l’imaginent meilleur que celui des autres. Si on leur dit qu’un mariage sur deux échoue, ils fixeront pour leur couple la probabilité d’échec à 30 ou 40%. Plutôt que de l’optimisme, ce sont des mécanismes qui servent à préserver une image de nous- mêmes. C’est le même genre de mécanisme psychologique qui est à l’œuvre quand dans un supermarché j’arrive à la conclusion totalement erronée qu’à la caisse c’est toujours la file que je choisis qui avance le plus lentement.» Quant à la pensée positive, disons que pour obtenir quelque chose, il ne suffit pas d’y croire. La croyance n’est efficace que si elle se traduit en actes. Si je suis célibataire et que je me dis, bah je finirais bien par trouver quelqu’un, ce n’est pas la même chose que faire en sorte d’augmenter mes chances en m’inscrivant sur des réseaux sociaux, en sortant, en participant à des activités, etc.

» Si les optimistes sont plus entreprenants, plus créatifs, on peut quand même signaler deux domaines où cela peut s’avérer un inconvénient. Les optimistes prennent plus de risques que les autres, ce qui se traduit par plus d’accidents, notamment de travail. L’optimiste se dit, pourquoi est-ce que je mettrais mes lunettes de protection, il ne va rien m’arriver. Les addictions ensuite. L’optimiste pense qu’un petit verre de temps en temps, ça ne peut pas lui faire de mal. Pour tout le reste, l’optimisme est plutôt un avantage. Il semblerait que les optimistes vivent plus longtemps. Sept ans en moyenne selon certains chiffres.»

Jacques de Coulon, philosophe, proviseur au Collège Saint-Michel de Fribourg, auteur de «L’art de l’étonnement» et des «Exercices pratiques de poésie-thérapie» (Payot).

«L'optimisme, c'est le pari de la liberté.» (Photo: Charly Rappo/arkive.ch)
«L'optimisme, c'est le pari de la liberté.» (Photo: Charly Rappo/arkive.ch)

«On considère trop souvent l’optimisme par rapport au futur. Pour moi, il se situe dans le présent: c’est l’art d’optimiser une situation en la vivant en pleine conscience. Mais avant l’optimisme, du moins l’optimisme béat, je mettrais la lucidité. Avant d’être optimiste, il faut retrouver ce noyau de liberté qui est en nous, cette autonomie, cette citadelle intérieure, diraient les stoïciens, où l’on peut librement décider de choisir ou pas le bon côté des choses.

» Parfois on peut décider de voir le positif, mais il ne faut pas toujours occulter le négatif. Il est bon parfois aussi d’envisager le pire pour ne pas être surpris en mal. Dans mon métier une forme d’optimisme me semble essentielle: l’optimisme par rapport à l’autre, en l’occurrence, ici, l’élève. Je choisis, dans tous les cas, d’attendre le meilleur possible de l’élève. Pas forcément en lui disant, tu vas y arriver sans problème, mais aussi en tirant des sonnettes d’alarme. Je suis persuadé, et c’est cela l’optimisme, que tout être humain peut changer, peut progresser. L’optimisme, c’est le pari de la liberté.

L’optimisme béat de la pensée positive se résume, quant à lui, à une vision naïve, grossière du monde, sans capacité d’analyse, sans distanciation par rapport aux choses. Un autre côté néfaste de cet optimisme, c’est cette façon de dire oui à tout. Le monde ainsi ne progresse plus, on est au service du système, il n’y a plus d’indignation, plus de révolte, parfois il faut savoir dire non.

La création d’entreprises ou d’œuvres d’art n’est pas non plus une question d’optimisme, elle ne suppose pas une foi aveugle, mais plutôt la capacité de développer son imaginaire, de sortir de sa boîte, de ses idées préconçues, pour s’élever au-dessus des choses.

Alain Maillard, animateur de «La ligne de cœur» sur La Première.

«Mieux vaut écouter que rassurer.» (Photo: RTS/Pénélope Henriod)
«Mieux vaut écouter que rassurer.» (Photo: RTS/Pénélope Henriod)

«Je ne suis ni optimiste ni pessimiste, dans le sens que je ne crois pas que ça ira forcément mieux ou plus mal demain. Mais j’ai confiance en la vie, les opportunités qu’elle propose et les potentialités humaines.

» Dire «ça va aller» à une personne qui souffre ne sert pas à grand-chose et peut même la blesser dans la mesure où ça semble relativiser sa souffrance. Mieux vaut écouter que rassurer. Je crois que notre pensée a une influence sur ce que nous allons vivre. Si nous croyons en nous, si nous allons de l’avant, nous avons plus de chances d’obtenir ce que nous désirons.» Quant au fait qu’aucun pessimiste n’ait jamais créé d’entreprises, je n’y crois pas. On peut être pessimiste et entreprenant, c’est notamment le cas de nombreux artistes.»

Auteur: Laurent Nicolet