Archives
7 octobre 2013

«L’oubli aide à vivre et à aimer»

Dans un essai passionnant et foisonnant, le psychiatre et psychanalyste français Simon-Daniel Kipman fait l’éloge de l’oubli qui nous aide à nous construire en liberté.

Portrait de Simon-Daniel Kepman en train de fumer la pipe debout dans un salon
Ayant subi
 l'Occupation, 
Simon-Daniel Kipman a fait une expérience très personnelle du besoin d’oubli.

Pourquoi ce livre? Pour réhabiliter l’oubli, y compris auprès de vos confrères psychiatres?

En tout cas, il y a une incongruité clinique à évoquer l’oubli comme on le fait généralement. Quelque chose qui me gêne en tant que soignant.

C‘est-à-dire?

Dans la médecine traditionnelle, on apprenait – et on apprend toujours – à respecter le symptôme. Il fallait comprendre de quoi il s’agissait avant de commencer à soigner. En ce qui concerne l’oubli, le symptôme est clairement celui de la négativité.

Ni vraiment livre de psychanalyse ni non plus ouvrage de philosophie ou essai personnel, votre livre décloisonne...

Je me suis heurté à plusieurs difficultés. Il me fallait aller de manière constructive à l’encontre des idées reçues. Ensuite, comment parler sans trop m’impliquer de ce sentiment de l’oubli, qui ne peut être qu’individuel? Et comment évoquer le vide? Sujet très sérieux mais qui me fait penser à la phrase du philosophe fictif Botul: «Comment décrire un trou? Par ses bords. Et les bords, ce n’est pas le trou.» Il se passe quelque chose du même ordre pour l’oubli. D’où un problème clinique, mais aussi de technico-théorique, qui obligeait à sortir un peu de la stricte psychiatrie.

Vous avez connu l’Occupation, des membres de votre famille sont morts dans les camps de concentration. Et pourtant, vous ne croyez pas au devoir de la mémoire...

En ce qui me concerne, les oublis de la période d’occupation ont été extrêmement sélectifs. Sans que je ne sache pourquoi, ma mémoire avait effacé l’existence de cette tante chez qui j’habitais enfant à Paris. Pourtant, ce n’est naturellement pas une période que j’ai oubliée. Evidemment, il y a l’oubli pour éviter trop d’angoisse. Mais on n’oublie pas seulement ce qui gêne, on oublie bien d’autres choses. C’est un mécanisme plus compliqué que cela. On ne peut pas obliger les autres à ériger des sortes de souvenirs obligatoires, surtout quand cette injonction collective – alors même que l’oubli est inconscient et automatique – est forcément assortie d’une culpabilisation, puisque c’est l’extérieur qui me rappelle mon oubli.

Pour résister à l’idéologie?

Tous les traités théoriques sont infiltrés d’idéologie. Les traités d’obstétrique, en apparence très objectifs, ont trois manières d’expliquer la rencontre entre l’ovule et le spermatozoïde: la première, c’est le plus costaud qui gagne. La seconde, tout aussi sérieuse, est celle de la membrane défensive de l’ovule laissant passer le spermatozoïde élu. Troisièmement, c’est multi-factoriel. La morale de l’auteur entre en jeu selon son choix. Cela montre qu’il faut ré-interroger des choses pourtant évidentes théoriquement. Et c’est le cas de l’oubli.

Vous partez du postulat que la psychiatrie est une science. Et que donc l’oubli, même invisible et immatériel, peut être étudié comme un objet scientifique.

Même s’il n’est pas visible sur un système d’imagerie, l’oubli est quand même une expérience de pensée, banalité pour toutes les sciences contemporaines. Einstein avait coutume de dire: «Mon laboratoire, c’est mon cerveau.» Pour fixer les choses, et donc pour créer un souvenir, il faut associer une image et une émotion. Mais

pourquoi ces souvenirs fixés sont-ils valorisés, tandis que les oublis ne le sont pas?

D’autant plus que nous oublions beaucoup plus que nous nous souvenons.

Dans notre vie, on commence par oublier, avant de se rappeler...

On oublie lorsque l’on ne fixe pas les choses. C’est ce que l’on nomme l’amnésie infantile et qui correspond à une absence d’apprentissage de fonctionnement psychique. Les choses ne prennent leur sens et leur valeur que par rapport à ce que l’on a déjà vécu: c’est bien ou mal, c’est joli ou moche, etc.

Simon-Daniel Kepman lors de l'entretien.
Simon-Daniel Kipman: «Nous oublions beaucoup plus que nous nous souvenons»

Est-ce pour cela que l’on ne se souvient pas de notre naissance?

Voilà. Parce que nous n’en avons pas d’expérience préalable. Le nourrisson arrive sans mémoire et sans souvenir. Il n’a pas d’expérience préalable à sa naissance. La première expérience de pensée, et non d’automatisme, c’est le moment où l’on rencontre un(e) autre. C’est ce qui se passe à la naissance. Pour simplifier, ce qui crée la pensée, selon moi, c’est un conflit entre une habitude, un automatisme et une surprise. Il faut trouver une manière d’imager les choses compatible avec deux antagonismes. La pensée sert à trouver ce compromis.

Vous écrivez que le fœtus n’est pas une personne. N’est-on pas proche de l’idéologie?

L’idéologie n’est rien d’autre qu’une implication émotionnelle. Elle est ce qui fonde les groupes: la peur, l’idolâtrie, la haine. A partir du moment où le groupe existe, cela devient de l’idéologie parce que ce n’est justement pas de l’idée, de la pensée. J’argumente, mais je ne cache pas mes convictions. J’ai travaillé il y a un moment sur la conviction scientifique.

Et je me suis rendu compte que la découverte scientifique naissait d’une intuition assortie d’une conviction.

Le chercheur, sans certitude, y croit. Et à partir de là, il peut commencer à vérifier. Collectivement, cette intuition à laquelle on croit, c’est aussi de l’idéologie. Si on ne se laisse pas aller à la surprise et à l’innovation, on devient un robot. Ce ne sont pas les procédures, certes indispensables, qui permettent à la médecine d’évoluer. Il faut une disponibilité. Et cette ouverture nécessaire est fondée sur l’oubli.

L’oubli est ce qui rend la pensée vivante et disponible à la surprise, et donc à la découverte scientifique, ou à la création artistique.

L’oubli est-il une forme profane du pardon?

Justement pas. Parce que pour pardonner, il faut précisément ne pas oublier. Si j’oublie, je ne sais plus pourquoi je suis fâché. Il y a l’émotion, mais il n’y a pas l’image: on oublie. Prenez par exemple les secrets de famille. Ce ne sont précisément pas des oublis, puisqu’ils pèsent sur le destin des fratries sur plusieurs générations.

Le souvenir est donc le lien entre un fait, une image et une émotion...

S’il y a émotion et image, et que cette émotion est gérable, que l’on peut se la représenter, cela devient effectivement un souvenir. Si l’émotion est trop forte, et devient un barrage à l’image qui s’en trouve dissociée, c’est du refoulement.

Peut-on prétendre du refoulement qu’il est de l’oubli?

Seulement s’il est réussi. Mais la psychanalyse nous apprend qu’il l’est plutôt rarement. A la limite, le seul oubli totalement réussi, le souvenir oublié, c’est celui qui n’a pas été imprimé. Tout comme l’amnésie infantile.

Et qu’en est-il des petits oublis du quotidien?

Ils ne sont en tout cas pas des refoulements. Admettons que je dépose de manière automatique mes clés, et que quelque chose me distraie du geste tout aussi automatique de les reprendre. Je les oublie. Cet oubli est totalement inconscient. Ou alors, dans le cas de figure contraire, je deviens obsessionnel, et je vérifie plusieurs fois que je ne les ai bel et bien pas oubliées et, précisément, je n’oublie rien. L’oubli devient tel lorsque quelqu’un ou quelque chose me le rappelle. De l’extérieur. Si je me retrouve devant ma voiture sans mes clefs. Ou quelqu’un me dit: «Ne te souviens-tu donc pas de cet endroit, l’année dernière?»

Le rappel provient toujours de l’extérieur. Et provoque un sentiment désagréable, culpabilisant, chez la personne qui a oublié. Il y a d’ailleurs peut-être là l’une des racines de cette image négative de l’oubli.

Pourquoi le «plus jamais ça» ne fonctionne-t-il pas?

Le constat est d’abord clinique, si j’ose dire. Et puis, je rappelle que la pensée tout comme les relations sont fondées sur un conflit. Sinon nous aurions des familles, des peuples baignant dans le bonheur. Quand je rencontre l’autre, l’autre n’est pas moi. Il faut être capable de faire des compromis. Sinon on enlève toute individualisation possible. Les grandes catastrophes ne me touchent pas en tant qu’individu par le nombre des victimes. Mais, à un moment, mon individu est remis en question. Comme dans les camps de concentration: je deviens un numéro, je ne suis plus personne.

Se forcer à oublier n’a donc pas plus de sens que pour le souvenir?

Absolument. On ne le peut pas. L’oubli est un mécanisme inconscient. Décider d’oublier devient une obsession et justement pas de l’oubli. Pour le dire autrement: «je ne veux plus y penser» amène en fait à ne plus penser qu’à ça. Le devoir d’oubli serait donc «aussi pire», pour utiliser un vocable enfantin, que le devoir de mémoire. En revanche, le droit à l’oubli, oui.

Ce droit à l’oubli est en pleine actualité concernant la possibilité d’effacer ses traces numériques. La Californie vient d’ailleurs de le rendre possible pour tout jeune de moins de 18 ans. Qu’en penser?

Pourquoi pas, on a le droit de changer. Mais il y a abus de langage: cela n’efface que la trace sur internet. On n’oublie pas pour autant. Notre mémoire ne se limite pas à celle des machines. Et si je ne donne pas de mots-clefs à Google, le moteur de recherche ne trouve rien. Ce sont donc mes associations qui fonctionnent. Il y a un devoir de réflexion face à cette technologie qui est en train de rendre les gens idiots. Comme si on ne pouvait plus penser parce que tout est déjà inscrit dans Google. Ce n’est pas vrai.

Le but de la psychanalyse ne reste-t-il pas de faire remonter les oublis pour les transformer en souvenirs?

Alors ça c’est, excusez-moi, de la psychanalyse de pépé. Je suis très freudien, mais que disait-il: sortir des refoulements, c’est une remémoration. Mais il disait aussi que ce qui comptait n’était ni le souvenir, ni son «exploitation», mais les associations libres autour du souvenir. C’est-à-dire ce qui se passe ici et maintenant en fonction de l’histoire. Ce n’est pas de la reconstitution historique, plutôt de la reconstruction de sa propre histoire. Ce qui est très différent.

La psychanalyse, selon moi, n’est pas de la remémoration forcenée. Il y a au contraire la nécessité d’un travail de l’oubli.

Plus de science et moins de morale, en fait?

Comme on ne peut pas s’empêcher de faire de la morale, annonçons la couleur. C’est le minimum pour un chercheur: argumenter son idéologie, pas la justifier.

Parce que les oublis nous aident à vivre?

Oui, les oublis nous offrent une indispensable disponibilité à la vie. Et à l’amour.

Auteur: Pierre Léderrey

Photographe: Getty Images, Keystone