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7 janvier 2013

L’ubiquité sociale de la communication à distance

Les temps de nos vies quotidiennes sont de moins en moins homogènes, et être présent dans un lieu qui s’incarne comme un espace-temps clôturé, où chacun réalise une activité unique, devient rare.

Portrait de Vincent Kaufmann
Vincent Kaufmann, professeur à l’EPFL, secrétaire général de la Communauté d’études pour l’aménagement du territoire CEAT (Photo: DR)

Regarder, marcher, lire, rencontrer… Avec l’essor des transports rapides et leur démocratisation, puis celui des communications à distance, les possibilités de déployer des activités dans le temps et l’espace se sont considérablement élargies. Mais, surtout, l’utilisation de ces possibilités transforme assez radicalement les modes de vie en termes de rythme de succession des rôles sociaux durant la journée.

Nous sommes par exemple tous interrompus par nos téléphones portables, ou presque. «Maman j’ai eu une bonne note en maths», dit le fils à sa mère, alors que cette dernière est en train de répondre à un e-mail, au travail. Combien de SMS par­tent-ils, discrètement, pendant des réunions… «OK pour se retrouver à l’entrée du ciné à 18 h» ou encore «la réu n’en finit plus, je suis en retard lol». D’une certaine manière nous n’avons jamais été aussi mobiles, en optimisant, superposant, resynchronisant nos rôles et nos activités.

Les temps de nos vies quotidiennes sont de moins en moins homogènes, et être présent dans un lieu qui s’incarne comme un espace-temps clôturé, où chacun réalise une activité unique, devient rare. Il est très courant de faire plusieurs choses à la fois. On regarde un film dans le train, on travaille chez soi, on surfe sur internet dans le bain.

L’espace est alors lisse, indéfini et ouvert, il devient un potentiel d’opportunités en perpétuelle réorganisation. D’une certaine manière, le monde tend à devenir une vaste interface. «L’instantanéité de l’ubiquité aboutit à l’atopie d’une unique interface», écrivait Paul Virilio dans un texte prémonitoire en 1984 déjà.

Nous sommes en train de passer de modes de vie où les activités et les rôles se succédaient dans le temps, et où cette succession impliquait généralement des déplacements, à des modes de vie aux temps «métissés», marqués par la rapidité des successions et leur multiplication. Si nous n’avons pas encore pris la pleine mesure des conséquences sociales et sociétales que le métissage des temps implique, ce qui est sûr en revanche, c’est que les lieux publics en sont un enjeu central. Leur conception et les services et équipements qui s’y trouvent doivent désormais permettre la coprésence harmonieuse de personnes aux comportements et attentes très différents…

Que signifie être dans un même espace si la plupart sont connectés à leur «petit village global» personnel? Et ceux qui ne le sont pas et conçoivent l’espace public comme lieu d’une rencontre possible, que font-ils? Ils sont seuls?

Nos chroniqueurs sont nos hôtes. Leurs opinions ne reflètent pas forcément celles de la rédaction.

Auteur: Vincent Kaufmann