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2 avril 2012

La Bataille des livres pour donner le goût de lire

Créée en 1997 du côté de Genève, cette opération essaime désormais dans neuf pays et dans toute la Suisse romande. Visite en classe pour son 15e anniversaire.

Petites filles concentrées sur leur lecture
«Oscar le renard 
et l’impala de la savane» figure dans la liste des trente livres 
de l’année.

Michael, ça veut dire quoi, un ré bémol?» La blonde Sophie se montre presque dérangée dans sa lecture du petit livre La Vie de papa, mode d’emploi. «Eh bien, il s’agit d’une note de musique située entre do et ré», lui répond l’enseignant. Au programme de cette première période de l’après-midi pour cette classe de 3e primaire du collège neuchâtelois la Promenade: Bataille des livres.

A 27 ans, Michael Dey est déjà un habitué de l’opération. Membre de l’association avec un autre collègue de la ville, il se montre ravi du bon accueil réservé par «sa» classe cette année. «Il y a vraiment une superbe réceptivité de leur part. Bien sûr, certains se montrent meilleurs lecteurs que d’autres, mais chacun à son niveau fait beaucoup de progrès.» Améliorer son niveau de lecture, et surtout y prendre du plaisir: depuis son lancement en 1997 par l’association éponyme, la Bataille des livres ne cesse d’agrandir son succès.

Au mur, beaucoup de coches remplissent déjà la liste des ouvrages de l’année.
Au mur, beaucoup de coches remplissent déjà la liste des ouvrages de l’année.

Au mur, beaucoup de coches remplissent déjà la liste des ouvrages de l’année. Trente ouvrages de la bibliothèque jeunesse, adaptés à ce public de 8-9 ans, provenant non seulement de nombreux éditeurs, mais également de toute la francophonie. «Eh oui, si la Bataille des livres a essaimé dans toute la Suisse romande, se réjouit Michael Dey, on la retrouve dans huit autres pays, au Québec, au Burkina Faso ou encore en Belgique.»

Un auteur reçu comme une star

C’est d’ailleurs un auteur du Plat Pays, Ludovic Flamant, qui a rendu visite aux petits Neuchâtelois en début d’année. «Ce type de rencontre fait partie des possibilités du programme et les enfants l’ont reçu comme une star, avec admiration et plein de questions. J’étais impressionné», relève leur maître de classe. Autre possibilité, un atelier d’écriture où l’un des auteurs rédige une histoire avec l’aide des écoliers. Sur le site, chaque classe raconte ses aventures de papier, fait part de ses coups de cœur.

Trois indices pour un livre

Et puis il y a les livres mystères: ou comment évoquer ce que l’on vient de terminer à travers trois indices. Michael Dey fait un essai: «Alors, d’abord, il s’agit d’une histoire avec une petite fille. Secundo, elle a un chat. Enfin, elle habite Paris, mais...» Il n’aura pas le temps de finir: une forêt de mains s’agitent déjà dans les airs. Tout le monde a visiblement reconnuBig Frousse à Londres , qui appartient aux best-sellers de l’année scolaire. «J’aurais pu donner l’indice ultime, plaisante Michael Dey, et évoquer l’amour du chat pour les choumoulous, mais cela aurait été vraiment trop facile.»

Michael Dey, enseignant au collège neuchâtelois la Promenade.
Michael Dey, enseignant au collège neuchâtelois la Promenade.

Ça y est. Flavio et Antoine sont prêts. Pour parler du Cochon qui voulait bronzer, tous deux ont réalisé un dessin en couleurs, se sont munis de figurines et regardent sans frémir la caméra maniée par leur enseignant. Flavio commence: «Il était une fois un petit cochon qui se trouvait trop rose…» Les autres se taisent, parce qu’on le leur a demandé, mais aussi parce que la prestation et les suivantes se retrouveront sur le blog de la classe tenu par Michael Dey.

Lire doit devenir un plaisir pour eux.

Eh oui, à 27 ans, on peut avoir à cœur de transmettre le goût de la lecture tout en maîtrisant l’ère numérique. «Je tiens à cette approche ludique, très adaptée à leur âge. Lire doit devenir un plaisir pour eux, et je suis convaincu que c’est maintenant que cela se joue.»

Chacun à son niveau, la plupart des écoliers peuvent passer d’un petit roman déjà conséquent à des scénettes illustrées. Il y a des séries, commeTom-Tom et Nana ou La Cabane Magique, qui marchent très fort: «Certains arrivent désormais à un stade où ils dévorent chaque volume de la collection, l’un après l’autre.» Comme quoi, la lecture n’a pas dit son dernier mot.

Deux élèves tournent une séquence qui sera ensuite diffusée sur le blog de la classe.
Deux élèves tournent une séquence qui sera ensuite diffusée sur le blog de la classe.

Paroles enfantines

Et les principaux intéressés, alors, qu’en pensent-ils? Que du bien, apparemment. Roxanne parle d’une «grande collection d’ouvrages que j’aime beaucoup». Sophie, elle, explique que «c’est comme un club, qui permet de voter pour les histoires que l’on préfère». Tous, surtout, reconnaissent être devenus à la fois meilleurs lecteurs et plus motivés à regarder des pages de livres plutôt que des écrans. «Maintenant je lis beaucoup plus», s’écrie Inès, alors qu’Antoine affirme «que c’est devenu une habitude». Maya, enfin, déclare joliment qu’elle a fait «plein de jolies découvertes». Bref, «largement», comme écrivent les profs dans les cantons sans notes. Dix sur dix, quoi.

Un concept né à Genève

Association pour la promotion de la lecture, la Bataille des livres a été lancée en 1997 du côté de Genève. Elle concerne les élèves de la 3e à la 6e année primaire. Toute la Suisse romande a désormais rejoint le mouvement qui entend stimuler les élèves à cette cause que d’aucuns qualifiaient de perdue. Huit autres pays francophones ont également des classes qui s’y impliquent. «Sur Neuchâtel, note Michael Dey, il y a en principe trente classes de chacune des quatre années scolaires partie prenante. Et la plupart des collègues qui ont essayé aimeraient recommencer.»

Comme la demande est supérieure à l’offre, on ne peut normalement pas y participer deux années de suite. Et lorsqu’on lui demande si on ne fait pas plus de mal que de bien en parlant de «sous-littérature» avec ces livres pour enfants, Michael Dey hausse les épaules: «Au contraire, on trouve beaucoup plus de titres qu’auparavant et beaucoup sont d’excellente qualité.»

Le comité de lecture de l’association veille à opérer un tournus, chaque année certains titres sortent donc de la liste ou y sont réintroduits. Ancien membre de ce comité, l’enseignant précise «que l’on veille en général à respecter l’équilibre entre les différents pays participants.»

Auteur: Pierre Léderrey

Photographe: Xavier Voirol