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15 septembre 2016

La biodiversité augmente dans les forêts

Les surfaces boisées constituent l’unique milieu naturel en Suisse à accueillir un nombre croissant d’espèces vivantes. Mais les experts restent prudents et préconisent plusieurs mesures visant à renforcer leur état de santé.

La santé des 
forêts en Suisse 
a été préservée grâce aux 
mesures prises par la Confédération dès 1876 déjà.
La santé des forêts en Suisse a été préservée grâce aux mesures prises par la Confédération dès 1876 déjà. (Photo: Keystone)

Insatisfaisant. Le constat de l’Office fédéral de l’environnement (OFEV) concernant l’état de la biodiversité en Suisse est sans équivoque, rappelant que près de la moitié des milieux naturels et un tiers des espèces sont aujourd’hui menacés. Les organisations écologistes ont beau tirer la sonnette d’alarme depuis plusieurs années, «une majorité de la population continue à penser que la nature est bien préservée en Suisse, regrette Rita Bütler de l’Institut fédéral de recherches sur la forêt, la neige et le paysage (WSL). Ils ont en tête les jolis paysages verts helvétiques… Mais cela n’est pas représentatif! Depuis 1900, les prairies et les pâturages secs riches en fleurs ont disparu à 95%. Et le constat n’est guère plus réjouissant pour les marais, éradiqués à 82%.»

La bonne nouvelle dans tout ça? Elle est à chercher du côté des forêts, qui recouvrent près du tiers du territoire suisse. Le Rapport forestier 2015 de l’OFEV juge l’état des surfaces boisées helvétiques comme «relativement bon». Et notamment en ce qui concerne sa biodiversité qui, depuis les années 1990, suit une évolution positive. Un bilan qui contraste donc avec les autres milieux naturels du pays...

Il faut dire que la Confédération s’est montrée particulièrement avant-gardiste en ce qui concerne la préservation de la forêt.

En 1876 déjà, Berne prenait des mesures – que l’on qualifierait aujourd’hui de «développement durable» –, en s’efforçant de ne couper davantage de volume de bois qu’il en pousse.

«Les forêts ont été surexploitées lors de la phase d’industrialisation, poursuit la responsable romande de l’interface recher­che-pratique au WSL. Avec pour conséquence des inondations, des chutes de pierres, des avalanches et des glissements de terrain.»

Les politiciens de l’époque ne pensaient encore guère à la biodiversité… on a surtout réalisé que la forêt nous protégeait contre les phénomènes naturels!»

Le bois mort, source de vie

Malgré ces mesures précoces, le tableau reste nuancé en ce qui concerne la biodiversité en forêt. «Nous observons une augmentation des populations d’oiseaux, d’ongulés sauvages comme le cerf, le chevreuil et le sanglier, ainsi que le retour de grands prédateurs comme le lynx et le loup, explique la biologiste. En revanche, les 6000 espèces forestières tributaires de la présence de vieux arbres et de bois mort sont encore en grande partie menacées. Cela concerne certains oiseaux, des insectes tels les coléoptères, des champignons ou encore des lichens.»

Un principe qui n’est pas toujours facile à faire comprendre aux propriétaires... «Ils ont trop souvent l’idée qu’une forêt bien gérée doit être débarrassée de tous ses arbres secs. Le défi consiste aujourd’hui à augmenter les récoltes de bois de chauffage en forêt tout en préservant les ressources de bois morts.» Un autre moyen est d’accroître les zones boisées laissées à l’état naturel, sans aucune intervention humaine. Ces surfaces représentent aujourd’hui entre 2 et 3%, le but de la Confédération est d’atteindre 7%.

Le coup de pouce de l’homme

Un autre enjeu consiste à faire parvenir davantage de lumière dans les forêts, en y organisant des coupes de bois. «Depuis quelques décennies, le volume sur pied est en augmentation, indique l’experte en sylviculture. Une évolution néfaste pour les espèces héliophiles, qui aiment la lumière et la chaleur, tels que les orchidées et les papillons.» Car contrairement à ce qu’on pourrait penser, ce n’est pas seulement dans les forêts à l’état naturel que l’on recense les plus hauts taux de biodiversité. «Jusqu’à la fin du XIXe siècle, la forêt était encore pâturée par les animaux domestiques sur de larges parties du territoire. Il n’y avait donc pas de séparation nette entre la forêt et les zones agricoles.»

C’est cette utilisation hybride qui a permis d’y développer une biodiversité très riche.»

Aujourd’hui ne subsistent que peu de forêts qui connaissent ces mêmes caractéristiques. A l’image des pâturages boisés, typiques des crêtes jurassiennes. «Malheureusement, ces terrains agricoles sont très menacés. La tendance dans l’agriculture est de produire de manière intensive en plaine et d’abandonner les terres marginales en altitude.»

Une perte du point de vue de la biodiversité, mais aussi esthétique et culturelle.»

Le calme avant la tempête?

Reste que la vitalité de la biodiversité en forêt est tributaire de l’état de santé des arbres. «Certes, le dépérissement des forêts craint dans les années 1980 n’a pas eu lieu, indique Rita Bütler. Les émissions de soufre par exemple ont pu être contrôlées grâce à l’ordonnance sur la protection de l’air en 1986.» Mais d’autres dangers guettent aujourd’hui les surfaces boisées, notamment les dépôts azotés trop élevés et les espèces exotiques invasives comme le capricorne asiatique et un champignon causant le flétrissement du frêne. «La santé de la forêt est mise à rude épreuve, conclut Rita Bütler. Et elle le sera encore davantage à l’avenir en raison du réchauffement climatique...»

Entretien

«Les bûcherons viennent en aide à la biodiversité»

Jacqueline Bütikofer, collaboratrice scientifique à ForêtSuisse, l'Association des propriétaires forestiers (anciennement «Economie forestière Suisse»).
Jacqueline Bütikofer, collaboratrice scientifique à ForêtSuisse, l'Association des propriétaires forestiers (anciennement «Economie forestière Suisse»).

Jacqueline Bütikofer, collaboratrice scientifique à ForêtSuisse, l'Association des propriétaires forestiers (anciennement «Economie forestière Suisse»).

L’intervention humaine crée des écosystèmes plus variés en forêt et permet de diversifier les essences.

L’exploitation du bois et le maintien de la biodiversité sont-ils compatibles?

Bien sûr! On peut même affirmer que, dans la majorité des cas, l’économie forestière permet d’augmenter la biodiversité. C’est le cas par exemple lorsqu’on éclaircit une forêt: on crée ainsi des écosystèmes plus variés, ce qui permet à un plus large éventail d’êtres vivants de s’y installer. 40% des espèces présentes dans notre pays vivent dans la forêt! L’intervention humaine permet aussi de diversifier les essences. Sans la main de l’homme, le Plateau serait peuplé presque exclusivement de hêtres – une forêt plutôt uniforme.

Il existe pourtant des situations où les propriétaires de forêts entrent en conflit avec les écologistes…

Le point de friction principal concerne le bois mort que les écologistes préconisent de garder sur pied parce qu’il est utile au développement de nombreuses espèces. Ils n’ont pas tort… Mais le problème, c’est que ces arbres secs représentent un grand danger pour toutes les personnes qui fréquentent les forêts, aussi bien les bûcherons que les promeneurs. Avec 21,5 m3 par hectare, la Suisse figure déjà dans le haut de classement des pays européens qui enregistrent les plus hauts taux de bois mort en forêt.

La surface forestière totale a augmenté d’environ 2% en Suisse entre 2006 et 2013. Comment l’expliquez-vous?

C’est principalement sur les alpages – très riches en biodiversité – que la forêt progresse. Ces terrains sont généralement difficiles d’accès et l’exploitation sylvicole y est donc compromise. A l’opposé, les forêts sur le Plateau sont davantage sous pression en raison de la croissance démographique. Heureusement, ce n’est que dans des cas exceptionnels que les Services des forêts cantonaux permettent des défrichages.

L’année dernière, on a coupé 4,6 millions de m3 de bois en Suisse, alors que le potentiel est estimé entre 7 et 8 millions. Pourquoi si peu?

La raison principale, c’est que l’exploitation du bois en Suisse revient à un prix très élevé en comparaison internationale et en rapport avec les prix de vente. Un problème qui s’est renforcé avec l’envolée du franc par rapport à l’euro… De nombreux propriétaires ne sont donc pas incités à organiser des coupes.

© Migros Magazine | Alexandre Willemin

Auteur: Alexandre Willemin