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26 janvier 2015

La BNS a-t-elle sonné le glas du tourisme?

Particulièrement touchés par la décision de la Banque nationale suisse (BNS) d’abolir le taux plancher, hôteliers, voyagistes et autres professionnels de la branche s’inquiètent de voir notre pays déserté par les voyageurs européens.

La terasse déserte d'une station de ski
La crainte est grande de voir les touristes étrangers déserter les stations de ski suisses. (Photo: Keystone/Stefan Jaeggi)

Panique à bord dans le secteur du tourisme suisse! Depuis que la Banque nationale suisse (BNS) a annoncé le jeudi 15 janvier 2015 l’abolition du cours plancher de l’euro par rapport au franc, les professionnels de la branche portent un regard plutôt sombre sur l’avenir.

Tandis que le président de Suisse Tourisme Jürg Schmid redoute une baisse importante des nuitées, son homologue genevois prévoit pour 2015 un fléchissement de 5 à 10% des chiffres d’affaires dans l’hôtellerie et la restauration. Sûr qu’avec un franc aussi fort, les voyageurs européens réfléchiront à deux fois avant de réserver leurs vacances dans notre pays...

Dès le 16 janvier, lendemain de ce qui a été perçu dans le milieu comme un réel coup de massue, les réactions n’ont pas tardé à pleuvoir: de son côté, la Compagnie générale de navigation sur le Léman (CGN) a suspendu provisoirement la vente de titres de transport en euros, alors que les voyagistes Hotelplan et Kuoni ont annoncé des baisses de prix pour s’adapter aux nouveaux taux de change.

Quant aux stations valaisannes de Torgon et Morgins, situées sur le domaine skiable des Portes du Soleil – d’autant plus touchées par la décision de la BNS que leurs usagers peuvent aisément parcourir quelques kilomètres pour se procurer leurs abonnements au tarif euro de l’autre côté de la frontière – elles ont revu à la baisse (plus de 15%) le prix de leurs forfaits.

Reste à savoir si la Confédération elle-même devra mettre la main au porte-monnaie pour venir en aide au tourisme. Une décision qui, nous rappelle l’historien Laurent Tissot, avait déjà été adoptée après la Première Guerre mondiale, alors que la Suisse traversait une crise similaire. Et qui avait rencontré un certain succès.

Quant aux Helvètes, feront-ils preuve de solidarité en optant pour des vacances au pays plutôt que de profiter des prix avantageux en euros à l’étranger? C’est la question que nous posons dans notre sondage, avec un résultat assez mitigé...

«Difficile de déterminer les conséquences de la chute du cours de l’euro»

Portrait de Laurent Tissot
Laurent Tissot (photo: Anna Feric)

Laurent Tissot, historien à l’Université de Neuchâtel et spécialiste du tourisme, répond aux questions de Migros Magazine.

Le tourisme suisse doit-il vraiment s’affoler de l’abolition du taux plancher?

Je comprends que les professionnels du secteur s’inquiètent, c’est une réaction légitime, mais les discours alarmistes m’irritent un peu. Certes, la chute du cours de l’euro aura des conséquences, mais il est difficile de déterminer lesquelles.

On peut tout de même s’attendre à ce que les touristes renoncent à venir passer leurs vacances chez nous…

Si la crise européenne perdure, on peut en effet imaginer que certains hôtels doivent mettre la clé sous la porte ou que des stations soient en faillite. Mais il ne faut pas perdre de vue qu’il y a différentes sortes de touristes. Ceux qui fréquentent les hôtels de luxe n’accordent aucune importance à leur note d’hôtel. Reste à déterminer quelle part de la clientèle ils représentent. Et en ce qui concerne la période estivale, nous recevons essentiellement des Asiatiques qui ne sont donc pas touchés par la crise européenne.

Devrions-nous inciter les Suisses à prendre leurs vacances au pays, par solidarité?

Non. A moins que la situation ne devienne vraiment catastrophique, une telle mesure ne serait pas efficace. Pour éviter la faillite, nous devons vraiment compter sur les touristes étrangers.

Quelles autres mesures devrions-nous prendre alors pour relancer le tourisme?

Celles qui ont été déjà été évoquées: baisser nos prix dans la mesure du possible, améliorer la qualité d’accueil, mettre sur pied un fonds de soutien, etc. En nous demandant, si nous adoptons cette dernière solution, où concentrer nos efforts. Mais il s’agit de ne pas réfléchir uniquement en termes d’économie mais aussi d’innovation.

C’est-à-dire?

Le tourisme n’est pas un secteur économique comme les autres. On propose ici un produit immatériel, qui tient beaucoup du rêve. Cet élément-là n’est pas mesurable en espèces sonnantes et trébuchantes. La croissance n’est pas forcément la clé. Regardez le cas de Majorque, victime de son succès: on y trouve maintenant des alignées d’immeubles en béton au bord des plages. En Suisse aussi, on devrait maintenant valoriser la qualité plutôt que la quantité. Et notre pays a suffisamment de savoir-faire en matière de tourisme pour le faire.

Auteur: Tania Araman