Archives
21 mars 2016

«La bourse, c’est la roulette russe»

Des marchés qui jouent au yoyo, dans le sillage du pétrole et des soubresauts de l’économie chinoise. Des Cassandre qui annoncent un krach imminent tous les matins. Pour Thomas Veillet, ancien trader, blogueur et aujourd’hui conseiller en investissement, la finance mondiale s’apparente à un jeu de hasard.

Pour Thomas Veillet, les marchés financiers se basent sur des chiffres qui n’existent pas.

Pourquoi préconisez-vous sur votre blog la camisole de force pour les acteurs du marché boursier?

Avec du recul, l’histoire de la finance apparaît comme le parcours chaotique d’un patient psychologiquement atteint. La bourse, ça se résume à acheter et vendre. Dans l’idéal, on achète en bas et on vend en haut. Le problème, c’est qu’on a souvent tendance à faire l’inverse. On parle de sciences économiques et de professionnels de la finance, mais tout cela reste très hasardeux. Statistiquement, si vous regardez les recommandations des analystes à travers ces dernières années, vous vous rendez compte que vous seriez arrivés à peu près au même résultat en jouant à pile ou face.

Comment en est-on arrivé là?

Le temps d’exécution s’est accéléré et donc aussi le temps de réflexion. Quand on achetait encore des actions en criant à la corbeille, le deal pouvait prendre entre trente secondes et une minute. Depuis que l’on est passé à l’électronique, c’est quasi instantané, et vous pouvez répéter l’opération à l’infini. Autrefois, on investissait pour la journée. Moi, il m’est arrivé d’acheter et de vendre le même titre jusqu’à dix ou vingt fois dans la même journée, en essayant chaque fois d’avoir un petit profit qui, multiplié, finit par faire beaucoup d’argent.

En quoi serait-ce critiquable?

Avec internet, vous achetez un titre à 13 h 45 parce que le marché a l’air bien disposé. A 14 heures une mauvaise nouvelle: Obama s’est fait tirer dessus. Le marché perd 4%, vous vendez, puis ça se calme, vous rachetez. Alors que fondamentalement, quand on parle d’investissement, on devrait, à la manière d’un Warren Buffett, avoir une vision à long terme. Acheter par exemple un titre genre Nestlé, qui rapporte un dividende tous les trois mois pendant des années. Comment va se comporter l’action pendant tout ce temps, on devrait s’en ficher un peu.

Ce n’est pas vraiment la règle en vigueur aujourd’hui…

Non, la règle c’est plutôt la maximisation et la rapidité des profits. Mais la vérité c’est qu’il n’y a pas de miracle: si vous gagnez de l’argent systématiquement, c’est que vous êtes un insider, que vous êtes très bien informé, et c’est illégal. La seule quasi-certitude de gagner de l’argent, c’est d’acheter les titres des grosses capitalisations boursières, comme Coca-Cola, Nestlé, McDonald. Des sociétés qui sont là aujourd’hui, qui seront là dans trente ans. Historiquement, le marché a une tendance haussière. Sur la durée, les actions montent. Il y a cent ans, le Dow Jones valait 10 points, aujourd’hui il en vaut 17 000. C’est une tendance naturelle.

Naturelle mais pas très excitante...

Non, ce qui est passionnant dans la finance c’est que vous trouvez toujours des histoires qui vous font fantasmer. Du genre, un titre acheté à 1 dollar, puis racheté trois jours après par une société, monte à 45 $. Vous avez engagé 10 000 $, vous en avez gagné 450 000 en trois jours. C’est vrai que cela arrive, mais une histoire de ce genre, il n’y en a une que tous les six mois et encore faut-il être dedans. On assiste ainsi à une chasse à la performance parce qu’il y a une demande de la part du client, de la part de la banque, etc. On oublie juste que c’est un jeu de hasard, que ça s’apparente à de la roulette russe. On ne vous vend pourtant que les histoires qui marchent, c’est une course à la victoire où on se concentre d’un coup sur une seule information à un seul moment. L’exemple typique aujourd’hui, c’est le pétrole.

Dans quel sens?

Le marché est complètement indexé sur le pétrole. S’il monte, c’est que tout va bien, s’il baisse, c’est que tout va mal. C’est en tout cas ce qu’on a envie de croire. Le problème, c’est que le pétrole est une matière première dont le fonctionnement est très compliqué à saisir. Avec une quinzaine de pays producteurs qui ne s’aiment pas, avec des cultures, des religions et des intérêts différents, et des méga-­sociétés au milieu de tout ça. C’est tellement compliqué qu’une «spécialiste» aux Etats-Unis disait que le juste prix du pétrole devait se situer quelque part entre 20 et 200 dollars. Le pétrole aujourd’hui peut bouger jusqu’à 12% sur une journée. Quand vous avez un indicateur qui peut vous échapper des mains à cette vitesse-là, il n’est pas étonnant que les marchés deviennent cinglés.

Le début d’année a d’ailleurs été très chaotique, certains ont même parlé de krach imminent. A juste titre?

Dans la finance, il existe deux catégories de personnes: les «bulls» qui pensent que ça va monter et les «bears» qui pensent que ça va baisser. Généralement, les «bears» auront raison environ une vingtaine de jours dans leur vie et les «bulls» tout le reste du temps, parce que, comme je l’ai dit, statistiquement le marché monte. Mais on aime se faire peur. En plus, après tout ce qui s’est passé ces quinze dernières années dans la finance, on aime bien que les financiers s’en prennent plein la figure. On préfère voir un banquier qui souffre plutôt qu’un banquier heureux. Tout cela fait qu’on galvaude facilement la notion de krach. Si demain j’annonce que le marché va se crasher, que c’est fini, qu’il faut tout vendre, les gens ne vérifient pas. Ils vont se dire: il sait quelque chose.

Des krachs, il en arrive pourtant bien...

J’en ai vécu personnellement plusieurs, en live et en couleurs, le premier en 1987, trois semaines après mon entrée à l’UBS. J’ai vu les marchés s’effondrer très rapidement et ça marque les gens évidemment. Mais après le krach de 2008, cela fait maintenant sept ans que le marché monte, il a repris à 200%. De cela, on parle beaucoup moins.

L’opinion publique mais aussi les médias disent que les marchés n’ont tiré aucune leçon de la crise des subprimes. Est-ce exact?

Oui. Dans la finance, comme dit le proverbe, «on n’apprend rien et on oublie tout». Quand on se prend des claques, on se jure de ne plus jamais y toucher. Mais vous y revenez, l’appât du gain est plus fort que tout. On a tous envie de gagner de l’argent facilement sans rien faire. J’ai fait des erreurs d’investissement dans les années 2000 durant la période internet, où tout montait pour des raisons parfaitement stupides. Des erreurs que j’ai répétées huit ans plus tard dans un autre secteur avec d’autres méthodologies. Un financier anglais, Sir John Templeton, disait que les marchés boursiers se terminent toujours dans l’euphorie. Quand vous avez un marché qui devient euphorique, c’est là que c’est dangereux. On essaie tous d’apprendre de ses erreurs, mais quand le marché s’emballe, vous êtes à nouveau prêt à faire n’importe quoi.

L’année 2016, vous la voyez se poursuivre comment?

Nous sommes face à trois problématiques: le pétrole, la Chine et les banques centrales. Les banques centrales fournissent un soutien à l’économie par des taux d’intérêt bas et des injections monétaires. Mais ce sont des armes limitées. Avec les taux négatifs, on ne pourra guère aller au-delà de moins un. Quant à la monnaie imprimée, il faut quand même à un certain moment qu’elle soit transférée dans l’économie réelle. L’Europe aujourd’hui injecte 65 milliards dans son économie tous les mois et la croissance est à peu près aussi dynamique qu’un escargot écrasé. Le commun des investisseurs parient donc sur un marché baissier. Mais récemment, les milieux financiers estimaient qu’on était au bord du gouffre et depuis on est remonté, on a repris 10% alors que rien fondamentalement n’a changé. Ce qui m’amène à penser qu’on va terminer l’année entre 5 et 10% plus haut que le niveau d’aujourd’hui.

Faut-il vraiment s’alarmer de la mauvaise santé de l’économie chinoise?

Les Chinois ne nous disent que ce qu’ils ont envie de nous dire, on ne sait pas réellement comment fonctionne leur économie. Les chiffres ne sont pas bons, mais ils sont difficiles à interpréter. Pour le pétrole, ce n’est pas mieux. Toutes les semaines, il bouge en fonction des inventaires pétroliers, c’est-à-dire du nombre de barils stockés dans le monde. Il y a des sites de stockage partout. Le plus important, c’est celui de la défense américaine. Vous croyez réellement qu’ils vont vous dire combien ils en ont? La Chine ensuite a dix-huit ou dix-neuf sites de stockage. Pour 30% d’entre eux, on ignore même où ils se trouvent. «Last but not least», l’Arabie saoudite, dont la transparence n’a jamais été le fort. On tire donc des conclusions en comparant des chiffres qui n’existent pas. Et c’est en fonction de ça que le marché va monter ou baisser.

Vous diriez donc que globalement les marchés sont mal informés?

L’information n’est que ce qu’on veut bien en faire. Quand Apple publie ses résultats et annonce 13 milliards de cash réalisés au dernier trimestre, c’est évidemment une performance qui dépasse l’entendement. Mais il y aura toujours un analyste qui vous dira que 13 milliards ce n’est pas terrible, que ça aurait pu être mieux, qu’on attendait plus. On est déçu, donc le titre baisse. C’est toute cette logique illogique qui nous amène à des comportements parfois irrationnels.

La dichotomie entre l’économie réelle et les marchés est-elle aussi profonde qu’on le dit?

Un trader cherchera à faire du profit à tout prix sur l’argent des sociétés en se fichant totalement de ce que qu’elles gagnent, et des emplois qu’elles créent. Depuis quelques années on a essayé de mettre des règles. Mais ce n’est pas simple. Chacun a ses limites. La question qui se pose c’est un peu: «A partir de combien de profit en plus est-ce que cela vaut la peine que je devienne un salaud?» En tant que trader vous pouvez jouer à la baisse et si vous êtes beaucoup à faire ça, vous pouvez mettre une société en péril parce que vous dévalorisez sa valeur réelle. Vous manipulez la réalité. Après, c’est comme dans chaque métier: il y a des pourris et des gens bien.

Texte: © Migros Magazine | Laurent Nicolet

Auteur: Laurent Nicolet

Photographe: François Wavre