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12 janvier 2015

La charge de la brigade légère

Neuf policiers du groupe «prostitution» ont pour mission à Genève de contrôler 150 salons de massage, une quinzaine de bars à champagne et une dizaine de cabarets. Dans un canton où 7000 prostituées sont légalement enregistrées. Suivez les guides.

Une prostituée dans sa chambre
Certaines filles n’ont le choix de vivre et travailler dans la même chambre.

Bonjour! La vie est belle? Un petit café peut-être?» 15 h 30, Ivan Caputo, chef du groupe «prostitution» de la brigade des mœurs , accompagné d’un inspecteur principal adjoint, est ainsi accueilli dans un bar des Pâquis. Le maître des lieux détaille lui-même le principe de la maison: «Vingt-trois chambres, une fille par chambre, elles peuvent faire ce qu’elles veulent.» Moyennant un loyer journalier: «Pour travailler et dormir c’est 150 francs. Si elles dorment à l’hôtel, chez elle, ou chez papa-maman, c’est 100 francs seulement. Avec accès aux vitrines.»

Derrière le vitrage, parmi d’autres, une Brésilienne qui se fait appeler Jolie et raconte être là seulement le matin et l’après-midi: «Je préfère la clientèle de la journée, des gens normaux, pas d’alcool, pas de drogue». Elle affirme ne craindre qu’une chose: «qu’un préservatif se déchire». Elle qualifie son activité de «normale». «La Suisse est très chère, il faut beaucoup d’argent pour vivre ici.» Sa seule doléance, c’est l’absence d’un tarif minimum:

Pour quinze minutes, ce devrait être 100 francs, jamais moins, mais beaucoup de filles le font pour 50, un désastre, il faut quand même pouvoir vivre.»

Ivan Caputo, chef du groupe «prostitution» de la brigade des moeurs, se rend sur le terrain pour contrôler quelques établissements.
La brigade sonne à la porte d’un salon bas de gamme à Genève.
La patronne présente le registre de l’établissement: une des filles n’est pas encore enregistrée.
Certaines filles vivent dans des conditions précaires


Ivan Caputo juge le milieu de la nuit «plutôt hypocrite»: «On a l’impression d’être copain avec tout le monde, mais en fait on n’est pote avec personne.» La première mission reste de «s’assurer que les filles et les patrons de salons soient en ordre avec la loi». Une tâche qui n’est pas insurmontable.

Puisqu’il est facile de se prostituer à Genève, celles qui ne sont pas en règle se font dénoncer par les autres filles.»

De la même manière, si un salon n’est pas déclaré, il sera dénoncé «soit par ses concurrents, soit par des locataires de l’immeuble». Il s’avérera plus compliqué en revanche de s’assurer de l’absence de contrainte: «Il faut passer régulièrement, parler avec les filles. On pourra sentir dans leur façon de répondre s’il y a quelque chose qui cloche.»

Deux rues plus loin, Ivan Caputo annonce la couleur: «Ici, c’est le bas du panier.» Une cage d’escaliers, des couloirs aux murs jaunes pisseux, de simples feuilles de papier scotchées sur les portes avec le nom du salon grossièrement imprimé dessus.

Dormir et travailler dans le même lit

Une Africaine plutôt enveloppée et mal réveillée fait entrer les policiers dans un appartement. Elle appelle une fille à travers une mince cloison. «Mireille, Mireille, Mireille! Ah non elle n’est pas là. –Elle part et elle laisse la télévision allumée?» Une fille sort d’une autre alcôve «–Vous travaillez ici? –Non au quatrième.» La patronne présente le registre, qui révèle qu’une fille n’est pas enregistrée. «Elle peut venir mercredi.» Des filles originaires de Guinée, du Cameroun, «qui ont toutes des permis B ou C, mariées avec des Suisses généralement».

Ivan Caputo explique que dans ce genre d’endroits l’hygiène peut laisser à désirer. Il se souvient d’un appartement avec un «grand lit dans la cuisine devant le lavabo, les têtes de poissons qui chauffent dans la casserole». Les filles souvent dorment dans le lit où elles travaillent «parce que ça leur coûte moins cher».

La clientèle ici la journée, ce serait plutôt «les personnes âgées ou des gens qui travaillent à l’extérieur, comme des livreurs, on en voit sortir parfois avec des pantalons de chantier.» Le soir, plutôt des gens avinés: «Certaines filles sont assez douées pour alpaguer ce genre de clients.»

Les salons haut de gamme n’échappent pas aux contrôles

La voiture banalisée quitte les Pâquis. «On va aller contrôler une villa.» Une demeure bourgeoise, dans un parc. «Bonjour comment allez-vous», demande une jeune femme souriante accompagnée d’un chien énorme, noir, mais silencieux. La réception a été aménagée sous une tente, un espace confortable, avec salons de cuir, tentures, statues orientales. Sept filles sont là, Françaises et Belges, que les policiers vont faire descendre pour contrôler leurs passeports. Elles défilent une à une en tenue légère. «Tiens, ici, où est la demande de permis?» «Maman a rangé le classeur la semaine dernière, mais à sa manière», s’excuse la jeune femme.

C’est sur internet qu’un tel salon plutôt haut de gamme fera sa publicité. Là aussi, les policiers sont à l’affût:

On surveille les annonces sur les sites, on prend rendez-vous comme un simple client et on vérifie.»

Restent les escortes. Des «poupées de luxe» dont les hôtels s’accommodent «plus ou moins, surtout en début de semaine ça fait quand même du monde dans l’établissement et quelques verres de champagne». Les policiers seront particulièrement attentifs lors de manifestations comme le Salon de l’auto: «On va boire des verres dans les lobbys d’hôtels, on se laisse amorcer par les filles, puis on les contrôle.»

«On essaie d’occuper le terrain, de passer régulièrement partout, de créer un climat de confiance», explique encore Ivan Caputo. «Etonnamment, conclut-il, nous sommes relativement bien reçus. Bon, le patron à qui on aura collé deux rapports, trois dénonciations et 2000 francs d’amende, quand il nous voit arriver, il sera un peu tendu.»

© Migros Magazine – Laurent Nicolet

Auteur: Laurent Nicolet

Photographe: Nicolas Righetti