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24 octobre 2016

La chèvre, pro du débroussaillage

A Tramelan (BE) comme dans de nombreuses autres régions, on fait de plus en plus appel à des caprinspour entretenir certains terrains. Pour sa part, Pro Natura développe depuis 2006 un projet spécifique, destiné à réhabiliter prairies et pâturages secs.

A Tramelan, les chèvres ont remplacé la faucheuse-broyeuse pour débroussailler les pistes de ski.

Sur les pistes de ski de Tramelan, de belles chèvres noires et blanches broutent paisiblement. Elles ont remplacé la faucheuse-broyeuse tirée par un tracteur qui, l’an passé encore, débroussaillait le terrain en vue de la saison d’hiver. «Une partie des pistes se situe en forêt, c’est pentu, dangereux, et je trouvais l’entretien peu écologique, explique Martin Gyger, président du conseil d’administration (PCA) du téléski. Lorsque j’ai entendu parler de la possibilité d’utiliser des chèvres, j’ai trouvé l’idée excellente.»

Lancé en août dernier, le projet a tout de suite remporté beaucoup de succès. D’une part, parce que tout le monde s’est entiché des deux troupeaux mis à disposition par des éleveurs de la région. D’autre part, parce que l’idée s’assortit d’une démarche intégrative originale.

Une dizaine de requérants d’asile s’occupent de la mise en place et du déplacement des barrières, dans le cadre de travaux d’utilité publique,

explique Martin Gyger. Je trouve intéressant que l’on puisse à la fois effectuer un nettoyage respectueux de l’environnement et contribuer à l’intégration des étrangers. Et je remarque que le travail des requérants a favorisé leur acceptation au sein de la population.» La commune a commencé avec sept chèvres, réalisé bien vite que cela ne suffisait pas, et trouvé un autre agriculteur qui en a prêté une vingtaine supplémentaire. «Comme la région est en dessous de 1000 mètres d’altitude, il faut que le sol soit net pour permettre des pistes de bonne qualité, souligne Martin Gyger. Avant, il y avait toujours de petits arbustes trop durs, mais les chèvres ont tout enlevé, même les pousses de foyards et de sapins.»

Regula Benz, biologiste.

Diminution de la biodiversité

Si elle s’enrichit ici d’un aspect social, cette idée d’utiliser des chèvres n’est pas unique en son genre. Ainsi, par exemple, Pro Natura s’inquiète depuis 2006 déjà de la disparition croissante des prairies et pâturages, surtout en montagne, où l’accès est difficile et la fauche et la pâture régulières ne sont plus rentables. «Ces terrains sont souvent maigres, bien exposés, en pente et caillouteux, explique Regula Benz, collaboratrice au Centre de développement de l’agriculture et de l’espace rural (Agridea). L’utilisation de ces surfaces, souvent difficiles d’accès et éloignées du centre d’exploitation, n’a pas été intensifiée. Elles ont de ce fait préservé une diversité d’espèces de fleurs et d’insectes plus importante.»

Toutefois, laissées à l’abandon, celles-ci s’embroussaillent, réduisant ainsi considérablement la biodiversité qui les caractérisait. Pour contrer le phénomène, Pro Natura a donc lancé le projet «Allegra Pierre le Chevrier», en choisissant trois régions en Suisse – à Chalais (VS), dans la vallée du Rhin près de Coire et dans le val Bregaglia (GR) – destinées à être défrichées et rendues à nouveau utilisables.

La reine des endroits pentus

L’une des stars du projet: la chèvre, bien sûr, régulièrement placée sur de nombreux terrains à défricher. Ses atouts: elle a la patte sûre et elle est légère, ce qui en fait une «brouteuse» idéale dans les endroits pentus. Mais ce n’est pas tout: «L’avantage de la chèvre, c’est qu’elle préfère souvent la broussaille à l’herbe», résume Regula Benz.

L’Office fédéral de l’environnement (OFEV), qui a publié une fiche sur la question, indique en effet que les chèvres dégustent volontiers diverses espèces problématiques poussant sur les prairies et pâturages secs, dont l’épine noire, les ronces, les églantiers, le peuplier tremble, les aulnes et le noisetier.

Si la surface présente un début d’embuissonnement, les chèvres permettent de freiner l’extension de ces espèces, sans qu’une intervention mécanique soit nécessaire, y explique-t-on.

Lorsque la surface est très embroussaillée et partiellement boisée, il est en revanche d’abord nécessaire d’intervenir mécaniquement.»

Mais les biquettes sont-elles vraiment toutes des pros du débroussaillage? «L’objectif est d’utiliser des races de chèvres rustiques (robustesse, résistance par rapport aux variations climatiques ou au climat rude, etc.) et faciles d’entretien, explique Alain Perrenoud, collaborateur au bureau d’études en environnement Le Foyard, à Bienne et La Chaux-de-Fonds. Ce sont souvent des espèces favorisées par ProSpecieRara, fondation œuvrant pour la sauvegarde d’espèces domestiques animales ou végétales menacées de disparition.»

Pâtures alternées

L’utilisation des chèvres dépend par ailleurs de nombreux éléments: type de terrain, croissance de la végétation, etc. Les spécialistes conseillent donc de les faire brouter en alternance avec d’autres types de bétail. «Pour le maintien d’une végétation rare et riche en espèces, on préfère la pâture par les bovins, avec un ajout ponctuel de chèvres, sans que la présence de ces dernières soit permanente, explique ainsi Gaby Volkart, responsable du conseil technique de l’OFEV pour les prairies et pâturages secs de Suisse.

Par ailleurs, sur les terrains très secs où il y a peu de problèmes d’embuissonnement, les moutons peuvent être très utiles.

Car le grand problème avec les chèvres est la vente du produit: dans les herbages riches en espèces, la production de lait est difficile, car le fourrage ne fournit pas assez de valeur nutritive. La seule possibilité reste donc la production de viande, mais trop peu de gens mangent de la viande de chèvre!» Il est important de faire pâturer un troupeau de chèvres en deux à trois fois dans une même saison, avec une période de repos de la végétation pour permettre à certaines plantes délicates, comme les orchidées, d’effectuer complètement leur cycle végétal. Une lutte efficace nécessite un passage annuel régulier, et ce, durant plusieurs années de suite. Il est ensuite possible de faire pâturer à nouveau des bovins, en compagnie des chèvres. La mixité des troupeaux est possible et même souhaitée si l’on désire maintenir un taux de buissons bas.

Martin Gyger, PCA du téléski de Tramelan.

En outre, les chèvres ayant leur petit caractère, il s’agit de contenir leurs envies de fuite à l’aide de barrières efficaces, contrairement aux autres espèces de bétail. La commune de Tramelan en a d’ailleurs fait elle-même l’expérience: «Le jour après avoir amené les chèvres sur le terrain, elles s’étaient déjà enfuies, se souvient Martin Gyger avec amuse­ment. Dorénavant, nous faisons attention à ce qu’il n’y ait pas trop d’herbes sous la barrière, de manière à éviter que le courant ne parte dans le sol. Nous avons aussi acheté un appareil qui produit un courant plus puissant et utilisons une clôture à cinq fils.» – «Les chèvres nécessitent des clôtures bien adaptées, détaille Alain Perrenoud. On utilise régulièrement avec succès des clôtures électriques à trois fils, à isolateurs amovibles permettant de placer le fil inférieur près du sol – car un fil inférieur mal placé laisse facilement passer une chèvre.

L’avantage de la clôture électrique est de ne pas créer d’entrave pour le gibier, qui peut ainsi se déplacer sans obstacles.

L’emplacement d’une clôture doit effectivement toujours être réfléchi par rapport aux déplacements de la faune sauvage, et en particulier le chevreuil.» Le spécialiste insiste également sur l’importance de la taille des parcs, «qui doit aussi être réfléchie, car il faut éviter que la pression de pâture soit trop forte et conserver une certaine hétérogénéité de la végétation».

Des résultats prometteurs

Mois après mois, les expériences des différents intervenants permettent ainsi d’améliorer les connaissances en la matière, d’adapter les projets – et d’en lancer toujours davantage. «Pour l’instant, il n’existe pas de guide pratique synthétisant les résultats de tous les projets, qui permettrait aux nouveaux initiants de savoir exactement ce qu’il faudrait faire pour obtenir un beau pâturage, remarque Regula Benz. Mais les nouveaux projets prennent dorénavant en compte, d’une part, l’objectif d’une intervention sur le terrain – est-ce dans un but écologique, agronomique, touristique, pour une question de sécurité, etc. –, et d’autre part une réflexion à plus long terme sur l’utilisation des surfaces, afin que celles qui ont été débroussaillées puissent ensuite être maintenues et que l’argent ne soit pas investi inutilement.»

L’usage de bétail, et en particulier de chèvres, porte toutefois déjà ses fruits: «Les résultats sont très prometteurs, souligne le communiqué de Pro Natura. Dans le cadre d’«Allegra Pierre le Chevrier», 87 chèvres, 26 ânes et 35 bovins ont contribué à revaloriser l’équivalent de plus de huitante terrains de football de prairies et pâturages secs.

Les agriculteurs reçoivent aujourd’hui des paiements directs et des contributions pour la préservation de la biodiversité.

Cette dernière est aussi gagnante, puisque les espèces végétales et animales qui aiment la sécheresse et la chaleur, comme le criquet à ailes bleues et le criquet à ailes rouges, ont augmenté. Et le nombre de papillons a plus que doublé sur certaines surfaces.»

Du côté de Tramelan aussi, on se déclare ravi de l’expérience et prêt à accueillir à nouveau des chèvres l’an prochain. Tout en espérant que la neige sera au rendez-vous cet hiver, afin que les skieurs puissent profiter de belles pistes bien nettes.

Texte: © Migros Magazine | Véronique Kipfer

Auteur: Véronique Kipfer

Photographe: Matthieu Spohn