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20 mai 2016

La clef du sol

A Fribourg plus qu’ailleurs, le chant choral fait partie des traditions vivantes, bien enracinées dans les terres rurales. Aujourd’hui, le répertoire trouve des interprètes plus urbains.

La famille Gremaud pose en costume traditionnel devant un fond en bois.
Unis autour d’une passion: Catherine Gremaud entourée de son père Alfred Gachet (à gauche), de son mari Nicolas et de leurs enfants Martin et Simon.

Le Suisse est plutôt du genre taiseux. Les grands discours, l’art de la répartie, les bons mots, il préfère les laisser à ses voisins français ou italiens. Par contre, l’Helvète ne rechigne pas à mettre la langue en musique, et chanter – pour autant qu’il reste fondu dans la masse – ne lui fait pas peur.

Au contraire. Notre pays compte près de deux mille chœurs et des chansons populaires comme le Ranz des vaches ou Le vieux chalet, connues de tous, ont quasiment valeur d’hymnes nationaux.

Cet engouement pour le chant, on le doit avant tout à l’Eglise catholique. La messe chantée a en effet été un facteur déterminant, permettant à cet art de se développer dès la moitié du XIXe siècle. Il était donc logique que la plupart des ensembles se forment essentiellement dans les cantons historiquement tournés vers le Vatican comme le Valais, Lucerne, Soleure. Et bien sûr Fribourg.

Là, à l’ombre du Moléson, le chant choral est si populaire que l’Office fédéral de la culture a décidé de l’inscrire à la liste officielle des traditions vivantes, au même titre que le carnaval de Bâle ou la Saint-Martin en Ajoie (JU).

Avec 239 chorales, le canton de Fribourg compte le plus grand nombre de chœurs en regard de sa population,

note Christian Clément, président de la Fédération fribourgeoise des chorales. Cette forte concentration s’explique par un clergé omniprésent par le passé, mais aussi par des figures marquantes du XXe siècle comme l’abbé Bovet et l’abbé Kaelin qui ont osé sortir le chant choral du catholicisme en composant de nombreuses chansons populaires.

Aujourd’hui, cette tendance se poursuit. «Le nombre des choristes reste stable, mais on remarque une baisse des Céciliennes, c’est-à-dire des ensembles d’église, au profit des chœurs profanes», analyse Christian Clément.

Dans l’ensemble donc, «le microcosme se porte bien», surtout que Fribourg constitue aussi un terreau fertile pour les compositeurs (André Ducret, Gonzague Monney, pour ne citer qu’eux) et que de nombreux jeunes chefs font souffler un vent nouveau sur les chorales, au point qu’on observe un déplacement de l’art choral des campagnes (où il est né) vers les centres urbains (où il se développe).

Le chant comme développement personnel

«Autrefois, on chantait avant tout son pays, fier de sa terre. Cela n’est plus forcément vrai. Les chanteurs se retrouvent désormais surtout pour être ensemble. Le rôle socioculturel de la chorale ne doit pas être sous-­estimé.» De plus, le chant peut être vu comme une forme de développement personnel. «En vue d’un concert, chacun veut donner le meilleur de soi, se dépasser.

Et si on chante pour se faire plaisir, on veut également faire plaisir aux autres»

sait celui qui est ténor dans l’ensemble A tout cœur.

Gageons que les quatre mille chanteurs qui prendront part fin mai à Tutticanti, la fête cantonale des chorales qui se tient dans le canton de Fribourg tous les cinq ans, partagent ce point de vue: «Nous voulons montrer au public que l’art choral est bien vivant.»

Et qu’il n’est plus forcément synonyme de folklore. Des ateliers de musiques pop-rock, africaine, gospel, suivis de concerts, sont ainsi prévus – en écho aux chants traditionnels de l’abbé Bovet, toujours à l’affiche.

«Chanter apaise»

Avec des grands-parents et des parents chanteurs, des oncles directeurs de chorale et des cousins musiciens, Catherine Gremaud, née Gachet, a été bercée dès la naissance par la musique. «J’ai commencé à chanter très tôt», reconnaît la Fribourgeoise de 33 ans. Portant admirablement bien le dzaquillon, la tenue traditionnelle des paysannes de la région, Catherine Gremaud aime avant tout les compositions traditionnelles:

Les œuvres de l’abbé Bovet qui évoquent la Gruyère me plaisent beaucoup. Elles nous rappellent nos racines, notre beau pays.»

Soprano, Catherine Gremaud chante notamment au sein de L’Amitié, le chœur mixte paroissial du Pâquier (FR) qui anime les messes deux fois par mois et donne un concert par an. «Le chant a quelque chose d’apaisant. Lors des répétitions, on se concentre, on oublie le reste. Et ensuite, on se sent bien.»

Son père, Alfred Gachet, ténor de 75 ans et membre de l’ensemble depuis plus de cinquante ans, ajoute: «Il y a aussi un côté social, convivial. Et lorsqu’on chante, on a envie de transmettre du plaisir. La joie de chanter ne m’a jamais quitté.»

Semblant intemporel et ancré à jamais dans ce qui compose l’identité fribourgeoise, le chant choral vit toutefois une mue importante. Les fusions de paroisses obligent des chœurs à se regrouper et le vieillissement démographique nécessite de penser à un renouvellement des membres.

«Nous peinons à recruter de nouveaux chanteurs. Animer une messe peut être une contrainte pour certains, reconnaît Catherine Gremaud. Cependant, l’envie de chanter existe toujours, et

nous arrivons très bien à motiver des personnes pour un projet particulier qui ne dure que quelques mois, comme la préparation d’un spectacle. Sur le long terme, c’est plus compliqué.»

Bien loin d’abandonner le combat, la Fribourgeoise, enseignante de profession, dirige chaque semaine la maîtrise des écoles du Pâquier, histoire de donner aux plus jeunes l’envie de chanter. Volontairement, une soixante d’enfants âgés de 6 à 12 ans y participent. Un joli succès pour un établissement comptant une centaine d’élèves.

«En vue de Tutticanti, nous participons à un atelier baptisé Petits et grands ensemble. Nous répétons notamment avec le chœur mixte du Pâquier des pièces qui ont été spécialement composées pour l’occasion.»

Et pour soutenir cette chorale temporaire, des parents ont été appelés en renfort. C’est le cas de Nicolas Gremaud, le mari de Catherine. «Je ne suis pas chanteur, admet toutefois le professeur de math au collège de Bulle. Je joue d’habitude du trombone à coulisse dans la fanfare du Pâquier.»

Cependant, le plaisir de voir réunies plusieurs générations de chanteurs et de se produire avec sa femme, son beau-père et son fils aîné, membre de la maîtrise, l’a convaincu de donner de son temps. De son côté, Simon, 6 ans et demi, semble déjà prêt. Et «non», il n’a pas le trac, et «oui», il se réjouit de chanter avec ses parents et son grand-père, dira-t-il sobrement, vêtu d’un adorable bredzon. Chez les Gremaud, c’est certain, la relève est assurée.

«Les sociétés locales de chant sont très conviviales»

Charles Lambrigger
Charles Lambrigger

A 73 ans, Charles Lambrigger, de Gruyères (FR), a déjà chanté un peu de tout. Du bel canto, de l’opéra allemand, de la musique populaire, des œuvres baroques, etc. Ténor recherché, il se consacre principalement au chant sacré dans le chœur paroissial La Gruéria et s’amuse à l’Harmony de Broc (FR) en montant sur scène dans des spectacles faisant la part belle aux chansons françaises.

«Et en vue de Tutticanti, je me suis inscrit par curiosité à l’atelier gospel, un genre que je connais encore peu. Les répétitions ont commencé en janvier. Musicalement, c’est assez facile, mais rythmiquement, c’est très exigeant.»

Chanteur expérimenté, ce sympathique grand-père en connaît un rayon en matière de chorales. «Il faut faire la différence entre les ensembles vocaux, qui recherchent souvent la perfection et qui n’ont pas forcément d’activités en dehors des répétitions, et les sociétés de chant locales. Dans ces dernières, on vise la qualité également, mais les membres se retrouvent souvent pour boire un café ou se donner des coups de main. C’est beaucoup plus convivial.»

Un aspect que Charles Lambrigger n’hésite pas à mettre en avant quand il s’en va serrer des mains pour convaincre des gens du coin de venir étoffer les rangs de ses ensembles. Et pour finir de les persuader, il se sert de slogans qui font mouche, comme:

On ne fait pas de sport, mais on est une bonne équipe»

ou «Le temps, c’est de l’argent. Le bon temps, c’est de l’or». Comment lui résister?

«Ma deuxième famille»

Françoise Monique Mocellin
Françoise Monique Mocellin

Que la chose soit claire: Françoise Monique Mocellin, soprano, n’est pas devenue membre du chœur liturgique de Saint-Pierre-aux-liens, à Bulle (FR), dans le seul but de s’intégrer plus facilement. Si cette Suissesse d’origine camerounaise se rend une fois par semaine aux répétitions depuis dix ans, c’est tout simplement parce que le chant et la prière font intrinsèquement partie d’elle.

Le chant choral me ressource, c’est un moment de communion entre personnes qui s’adressent à Dieu au nom de tous les peuples, d’où mon engagement»

explique la sage-femme de profession avant de poursuivre: «C’est comme une thérapie. Quand ça va mal, je chante une prière et suis soulagée. Et c’est encore mieux quand on est en groupe. Un vrai bonheur.»

D’un naturel joyeux, la fringante quinquagénaire est connue des autres choristes pour ses fous rires en répétition. Bien évidemment, lors des messes chantées et des concerts que l’ensemble donne, la soprano reprend tout son sérieux.

«Nous n’avons jamais raté une prestation. Il faut dire que notre chef, Bernard Maillard, est si merveilleux que nous faisons tout pour ne pas le décevoir. Toujours à notre écoute, il est pour nous comme un père, comme un frère. D’ailleurs, tous les chanteurs sont comme ma deuxième famille et nous faisons beaucoup d’activités ensemble, que ce soit à Bulle, ailleurs en Suisse ou lors de sorties à l’étranger.»

«On répète avec des fichiers MP3»

Dominique Rossier
Dominique Rossier

Informaticien à la Confédération, coprésident de la Commission de musique de la Fédération fribourgeoise des chorales et père de trois enfants, Dominique Rossier, de Lovens (FR), est un homme occupé. Qui trouve toutefois le temps de chanter dans deux chœurs: Saint-André, un ensemble liturgique d’Onnens (FR) qui anime deux fois par mois la messe, et La Rose des vents, un groupe profane de Romont (FR) qui donne une dizaine de concerts par an.

Ce n’est pas tout. Notre ténor sarinois donne encore sporadiquement de la voix, comme renfort dans d’autres formations. «Je chante depuis une trentaine d’années.

A l’époque, dans le village, on avait le choix entre le foot, la fanfare et le chant»

résume le quinquagénaire qui estime que «ces trois activités cimentent les gens entre eux».

Motivé par l’envie de trouver ce je-ne-sais-quoi de musical qui donne la chair de poule aux choristes et au public, Dominique Rossier répète au minimum deux fois par semaine en soirée. «Entre deux, je télécharge des fichiers audio MP3 qui sont mis à disposition sur les sites internet des chœurs pour travailler certains passages.»

En terres fribourgeoises, le chant choral est littéralement une tradition vivante, vivante au point de savoir se renouveler et de sauter prestissimo dans le XXIe siècle.

Texte: © Migros Magazine | Pierre Wuthrich

Auteur: Pierre Wuthrich

Photographe: Loan Nguyen