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27 juin 2016

Parc naturel de Finges (VS): les «arbres bavards» ou la complainte du pin assoiffé

Un chercheur et un artiste ont installé des capteurs sur un pin du parc naturel de Finges, en Valais. Le but? Retranscrire pour l’oreille humaine ses réactions sonores au stress de la sécheresse. Une manière novatrice d’illustrer les changements climatiques.

Roman Zweifel (à droite) et Marcus Maeder (à gauche), ou la collaboration inédite entre la science et l’art.

Dur d’être un arbre. L’installation Trees: Pinus Sylvestris, en français Les arbres bavards , le prouve. Elle permet en effet de se mettre quasiment à la place d’un pin durant deux mois de forte croissance. En l’occurrence ceux de mai et juin 2015. Sous le soleil, la pluie, dans la nuit, minute après minute, en accéléré.

Au départ, le chercheur Roman Zweifel, de l’Institut fédéral de recherches sur la forêt, la neige et le paysage (WSL), et l’artiste Marcus Maeder, de la Haute Ecole d’art de Zurich, ont installé huit capteurs sur un arbre situé dans le parc naturel de Finges, près de Salquenen, en Valais. Quatre capteurs sur les branches et quatre autres sur le tronc transmettent une foule de données, notamment sonores. Parce que oui, les arbres parlent. Du moins, ils émettent des sons et ultrasons inaudibles pour l’oreille humaine. Spécialement lorsqu’ils manquent d’eau.

Huit capteurs et une caméra ont été installés sur les branches et le tronc du pin.

Les bruits, indicateurs de stress et de soif

Les capteurs enregistrent ainsi les radiations des branches et du tronc, qui varient selon le taux d’humidité. La vitesse aussi de la sève qui coulera plus ou moins rapidement selon la disponibilité de l’eau dans le sol, qui varie elle aussi constamment. Une caméra dans l’arbre montre en temps réel sur ces deux mois les précipitations aussi bien que les rayons du soleil, la clarté du jour comme l’obscurité de la nuit, avec au loin les petits points jaunes des lumières de Sierre. Des petits «clics» réguliers peuvent être entendus qui s’expliquent par le transport de l’eau dans les canaux de l’arbre. Avec parfois d’inquiétants craquements qui révèlent la souffrance du pin lorsqu’il est en stress hydrique. Les chercheurs parlent d’une forme d’embolie.

Les conduits qui transportent la nourriture et l’eau de l’arbre peuvent se remplir d’air en période de sécheresse et rendre la circulation difficile. Plus il claque, plus il a soif. Les bruits sont un indicateur du stress de la sécheresse dans les plantes. Plus il y a de bruit, plus l’arbre est stressé.»

Une collaboration inédite entre la science et l’art permet de rendre tous ces processus plus perceptibles. Marcus Maeder a en effet sonorisé et modélisé les différentes informations transmises par les capteurs. «On a utilisé des mesures et des données écophysiologiques, par exemple les radiations du tronc, qui changent pendant la journée et la nuit, pour contrôler la production du son. On a mis aussi des sons synthétiques qui sont joués ensemble avec les bruits originaux de l’arbre. On a essayé de trouver des sons qui représentent par exemple l’humidité de l’air ou la lumière. Pour toutes ces unités, on a trouvé un son spécial qui représente une chose qui n’est pas audible du tout.»

Parmi les bruits réels, les fameux «claquements» de l’arbre et la lancinante mélopée des précipitations. Les différentes pistes peuvent être isolées les unes des autres. On pourra écouter la musique de la lumière, celle de l’humidité dans le sol ou celle seulement provenant de l’intérieur du tronc, dans une étrange symphonie de cliquetis.

Avant d’arriver au parc naturel de Finges, l’installation «Les arbres bavards» a voyagé un peu partout. On l’a notamment vue à la COP21 à Paris.

En état léthargique pour se protéger

Cette auscultation d’un pin sylvestre a réservé quelques surprises, comme l’explique Marcus Maeder. «On pensait que les bruits seraient plus forts en été quand il fait chaud et sec, mais cela n’a pas vraiment été le cas. La plupart des bruits sont apparus au printemps, puis cela s’est estompé.

Il semble que l’arbre alors essaie de se protéger, il ne fait plus rien, il ne produit en tout cas plus de sons.»

Bref, il semblerait que le pin, à l’instar de certaines espèces d’escargots, se mette en état léthargique «d’estivation» pour se protéger des grandes chaleurs. Un autre résultat inattendu a été l’enregistrement de sons qui ne peuvent «pas être expliqués par le transport de l’eau. Nous allons continuer cette recherche pour trouver la raison derrière ces bruits qui n’ont pas pour origine le stress de la sécheresse.»

Une collaboration fructueuse

Marcus Maeder, qui a rencontré Roman Zweifel après avoir lu un article sur ses travaux dans un journal, trouve cette collaboration entre un artiste et un scientifique profitable à chacun. «Pour les scientifiques, c’était intéressant de voir leur travail placé dans une autre perspective. L’installation exposée à Salquenen est une manière de transmettre le savoir scientifique autrement. Non pas à travers un texte, mais avec des sons et des images. Et comme artiste, ça me donne une importante quantité de matériel esthétique nouveau.»

L’installation «Les arbres bavards» est à découvrir au centre visiteurs du parc naturel de Finges, Kirchgasse 4, Salquenen.

Texte: © Migros Magazine | Laurent Nicolet

Auteur: Laurent Nicolet

Photographe: Marco Zanoni