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31 octobre 2016

La crèche au fond des bois

Par tous les temps et en toutes saisons, La Bicyclette à Dardagny (GE) reçoit les tout-petits en pleine nature. Un jardin d’enfants, unique en Suisse romande, qui mise sur la pédagogie de la forêt.

Les enfants en train de jouer dans la forêt
Les enfants jouissent d’une grande liberté à La Bicyclette, où la bonne humeur est souvent de mise.

Ils sont dix lutins emmitouflés ce matin-là. Dix petits lutins assis en cercle sur des rondins autour du feu qui peine à démarrer. Il y a des lolettes, des doudous, des nez qui coulent. En ce matin d’octobre déjà frais, la buée sort des bouches, tandis que la crête du Jura somnole sous le givre.

Les enfants sur le canapé forestier avec Viktorie Skvarkova, fondatrice du projet de la crèche La Bicyclette.
Sur le canapé forestier, on commence la journée en chansons.

Et puis, les voix s’éveillent, on entame les chansons d’accueil, comme une ronde de prénoms dans le canapé forestier. On tape dans les mains, on frappe des pieds, on bouge la tête en rigolant dans la lumière fine et dorée de l’automne. Certains chantent de bon cœur, tandis que d’autres, encore hébétés de sommeil, restent silencieux ou sont absorbés par d’autres tâches: Lionel écorce un bâton, Loric prépare un gâteau de terre sur un billot. Numi a emballé une carotte dans une feuille, bien décidé à l’emmener en voyage. Accrochées à leur sac à dos, Nora et Stella sont déjà prêtes à démarrer une journée dans la nature.

Dans les bois de Dardagny (GE), à deux pas des courbes de l’Allondon, vient de s’ouvrir La Bicyclette première crèche en forêt de Suisse romande. Qui accueille chaque jour une douzaine d’enfants entre 3 ans et 8 ans dans ses locaux de plein air, quelle que soit la météo. Oui, ici, tout se passe à l’extérieur, entre le canapé forestier et le ciel des grands arbres: les jeux, les repas, la sieste – du moins à la belle saison, une roulotte avec son poêle à bois est prévue pour l’hiver.

On a dû faire beaucoup de compromis. Entre le rêve qui est là-bas et ce qu’on a pu réaliser, on est encore à mi-chemin»,

Portrait de Viktorie Skvarkova.
Viktorie Skvarkova, fondatrice du projet de la crèche La Bicyclette.

sourit Viktorie Skvarkova, assistante socio-éducative et fondatrice du projet. Car il a fallu plusieurs années pour dénicher un lieu, écrire à toutes les communes de Genève, essuyer les refus. Avant de trouver ce terrain cantonal dans le vallon de l’Allondon, pas trop loin des transports publics.

Nature et liberté

Mais après une année-test, avec deux demi-journées par semaine, la nouvelle crèche a enfin pu démarrer à plein temps, tous les jours de 8 h à 15 h 30, depuis la rentrée. Huit employées, quelques bénévoles et une pédagogie totalement axée sur la forêt. «La nature, la liberté et le développement durable sont nos trois principes de base.

C’est un mouvement qui vient de Scandinavie et qui a déjà essaimé en Allemagne, en Tchéquie, au Canada et en Suisse alémanique, notamment», explique Viktorie Skvarkova, 40 ans, l’énergie à fleur de peau. La jeune femme, longue chevelure blonde et baltique, en est convaincue: rien de tel que la vie au grand air pour grandir harmonieusement. «Etre dehors, bouger, courir, ça renforce le système immunitaire.

Ramasser des glands, casser des noisettes, c’est aussi excellent pour développer la motricité fine.»

Des activités dirigées? Jamais. Proposées, oui, parfois. En tout cas, pas question de faire des bricolages programmés. «Les 99% du temps sont consacrés à des jeux libres. Dans le monde d’aujourd’hui, tout est planifié, c’est toujours l’heure de faire quelque chose. Alors ici, place à la liberté de la découverte!», explique Viktorie Skvarkova.

Gros plan d'un doudou sur une bûche.
Il n’y a pas de jouets à la crèche... Une exception a été faite pour les doudous.

On l’a compris, La Bicyclette n’est pas une simple transposition en forêt de la crèche traditionnelle. Il règne ici un autre état d’esprit, une philosophie qui balance entre La vie dans les bois de David Thoreau et les préceptes de Sarah Wauquiez, pédagogue fribourgeoise. Ainsi, il n’y a pas de jouets, – à peine quelques livres et doudous – pour des raisons écologique, budgétaire et pratique.

Dans la nature, il y a tout ce qu’il faut. Une voiture télécommandée n’est que ce qu’elle est. Alors qu’une feuille, une branche suffisent à stimuler la créativité.

Avec un petit caillou, on peut tout imaginer!», répond la jeune femme.

L’apprentissage de l’autonomie

Et c’est exactement ce qui se passe quand la petite troupe colorée se prépare à partir en balade après un goûter fruité. Aujourd’hui, cap sur la rivière. Tous les enfants ont l’équipement requis: chaussures de marche imperméabilisées, pantalons cirés, veste de pluie, gants et bonnet. Comme Catherine Giacobino, éducatrice co-responsable de la crèche, l'explique,

Il faut qu’ils puissent jouer et découvrir le terrain sans avoir peur de se mouiller ou de se salir»

Un petit montre fièrement son sac à dos.
Tous les petits ont l’équipement requis: veste de pluie et chaussures de marche.

On vérifie les sacs à dos, tous munis d’habits de rechange, gourde et couches-culottes. «Chacun porte ses affaires, ça leur apprend l’autonomie. Certains sont même équipés de sacs spéciaux pour la forêt, avec tapis de mousse incorporé pour pouvoir s’asseoir n’importe où», poursuit l’éducatrice, qui ferme la marche en comptant et recomptant les enfants.

Après une centaine de mètres, la caravane s’arrête déjà. Pause pipi. Numi s’inquiète, il a perdu sa carotte. Heureusement, il la retrouve quelques pas en arrière. La troupe repart en brinquebalant. Un gros caillou sert à improviser un jeu: chacun y monte, saute et recommence. Un petit pont de bois suffit à faire naître une chanson.

Le groupe s’arrête au bord de la rivière, histoire de découvrir et de lancer les cailloux. De changer les couches au besoin. Numi enfourche une branche basse en donnant le signal de départ pour Paris. Quelques camarades prennent aussitôt place dans le train de fortune en rigolant.

Les petits en route dans les bois
Ce matin-là, la petite troupe s’en est allée découvrir la rivière.

Le retour se fait par les hautes herbes, sur un sentier bucolique entre les aubépines et les rosiers sauvages. La faim commence à se faire sentir et certains hâtent le pas, Numi croque joyeusement sa carotte. Revenus au canapé forestier, les enfants s’installent pour le repas, servi chaud par un traiteur. La soupe fume dans les bols en inox rutilants. Pour des raisons évidentes, pas de vaisselle en porcelaine ou en plastique. Chacun mange à son rythme.

La dimension écologique

A part quelques contraintes, une ou deux règles de sécurité et de socialisation – rester à portée de vue, ne pas manger les baies avant de les montrer à un adulte – l’enfant a donc la liberté de faire ce qu’il veut, de jouer ou de rester seul. L’adulte est là pour observer, il n’intervient pas tout de suite dans les conflits, ne gère pas à la place des enfants.

Résultat: la bonne humeur règne le plus souvent.

Un enfant turbulent dans une crèche traditionnelle devient souvent incroyablement sage dès qu’il est en plein air. Etre dans la nature, ça change tout!»

lance Viktorie Skvarkova qui met un point d’honneur à donner une dimension écologique à la crèche. Toilettes sèches, recyclage et une pittoresque roulotte en bois, mais sans électricité. «On chauffera au bois juste pour le moment de la sieste.

L’idée est vraiment de ne consommer que ce dont on a besoin.

On nous demande souvent si on a des containers ludiques. Mais ce n’est pas nécessaire. Si les enfants voient que l’on trie les déchets, ils imitent naturellement les adultes.» Vers 12 h 30, les lutins partent pour la sieste, les éducatrices rangent la vaisselle. «C’est pratique, on n’a pas besoin de désinfecter les jouets.

On laisse tout en place, les enfants retrouvent leurs bâtons le lendemain, ou pas. Ils apprennent l’éphémère, à profiter de l’instant.»

L’association cherche encore des fonds, qui pourraient faire baisser les frais (une journée par semaine coûte environ 380 francs par mois), a encore quelques soucis de transport à résoudre, mais affiche déjà complet. La jeune femme sourit:

Certains parents nous téléphonent pour réserver une place en 2020. On a dû ouvrir une liste d’attente…»

Auteur: Patricia Brambilla

Photographe: François Schaer