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4 mai 2017

A la «ressourcerie», la culture se veut durable

A Genève, l’association Matériuum a ouvert une «ressourcerie». Un concept en vogue chez nos voisins, mais encore très peu connu en Suisse et qui encourage la réutilisation des objets et des matériaux, y compris dans le domaine de l’art.

Pour Yves Corminboeuf et Audrey Lecomte, recycler des matériauxusagés tout  en aspirant à un esthétisme de haut niveau est une évidence.
Pour Yves Corminboeuf et Audrey Lecomte, recycler des matériauxusagés tout en aspirant à un esthétisme de haut niveau est une évidence.

«En Suisse, nous sommes peut-être trop riches pour ça.» Ça? Le réemploi d’objets et de matériaux ayant déjà servi, mais en suffisamment bon état pour être réutilisés. Le verdict émane d’Yves Corminboeuf, l’un des cofondateurs de l’association genevoise Matériuum, qui a pourtant jugé que le moment était venu d’ouvrir «une ressourcerie». Un concept déjà très présent en France, et décliné ici surtout dans le domaine culturel: en récupérant auprès d’institutions comme les musées, les théâtres ou les salles de spectacles tout ce qui peut l’être. Et avec l’idée de revendre ces trésors à des artistes. Mais pas que: Monsieur et Madame Tout-le-monde font aussi partie des clients.

Active depuis septembre 2016, la «ressourcerie» genevoise occupe un local souterrain du quartier de la Jonction qui abrite aussi des ateliers d’artistes et de plasticiens. Certes, le réemploi représente

«un gros challenge en Suisse où l’on a les moyens d’acheter du neuf, alors que dans d’autres pays où le pouvoir d’achat est moindre, cela existe depuis très longtemps».

Sauf que cette façon de prolonger la vie des matériaux, «perdue chez nous depuis les années 1950», il va falloir sans doute «y revenir pour des raisons économiques mais aussi écologiques».

Un catalogage rigoureux

Les pièces qui arrivent chez Matériuum sont pesées, mesurées, photographiées, puis mises sur la plateforme internet de l’association. Après qu’un prix a été évalué: «Nous nous basons sur le prix du neuf, sur lequel nous appliquons en moyenne un rabais entre 20 et 30%. Nous sommes en phase de test pour voir si cette marge est suffisante. Notre but est d’être autonome rapidement», explique Yves Corminboeuf. Pour l’instant, le système fonctionne essentiellement avec du bénévolat et des subventions.

De par son concept, Matériuum donne à la fois  un coup de main à la créativité et à l’économie des ressources.
De par son concept, Matériuum donne à la fois un coup de main à la créativité et à l’économie des ressources.

Il y a de tout chez Matériuum: des éléments bruts d’abord – comme des panneaux de bois ou de métal, de la moquette, de la mousse, du plastique, du verre acrylique – qui arrivent de décors ou d’installations ayant servi pour une pièce de théâtre ou une exposition dans un musée: «Tout ce qui est art ou culture, mais pas les chaises qu’on trouve dans les brocantes ou chez Emmaüs, et que nous ne voulons pas concurrencer. D’autant moins que nous manquons de place. Nous disposons de 100 m², or il nous faudrait 500 m2.»

L’autre partie du dépôt abrite des objets finis, comme des luminaires, des contrepoids de décors et même une grande cage en métal, digne de King Kong. On trouvera également une partie quincaillerie, avec des vis vendues au poids. Et, tiens, toute une série de petites mains: «Elles proviennent de mannequins.

Typiquement le genre de choses que l’on récupère dans des magasins quand ils refont leurs vitrines, ce qui a lieu pour certains quatre fois par année, en suivant les modes saisonnières.»

Plus loin, des casques de chantiers «qui ne sont plus aux normes, mais qui iraient très bien si un jour un festival ou une pièce de théâtre avait besoin de ce genre de choses».

Puis, voici une machine à défroisser les rideaux de théâtre, «qui coûte très cher et que les milieux concernés sont contents de pouvoir trouver ici». Très recherché aussi surtout «par les stylistes pour faire des patrons, le papier kraft qui n’est pas bon marché non plus». Quoi encore? Des décors en papier récupérés auprès «d’une entreprise prestigieuse de la place qui nous offre ses éléments de vitrines». Quant aux échantillons de tissus, c’est «une architecte d’intérieur partie à la retraite» qui les a proposés.

L’utilité comme seule limite

L’association tente également de déterminer quel genre d’objet ou de matériel pourrait être avantageusement loué plutôt que vendu. Au final, tout un circuit se met en place: «Une institution achète par exemple un panneau neuf pour Fr. 100.-. Une fois utilisé, elle l’amène chez nous. Nous le prenons gratuitement, puis le revendons, disons pour Fr. 25.-. Il est tout a fait possible que ce même panneau revienne chez nous et, à ce moment, nous fixerons un nouveau prix en fonction de l’état.»

Bien sûr, reconnaît Yves Corminboeuf, impossible de tout garder: «De temps en temps nous organisons des soldes. Malheureusement nous devons parfois finalement jeter des choses, même si

Les matériaux les plus divers trouveront tôt ou tard preneur.
Les matériaux les plus divers trouveront tôt ou tard preneur.

notre idée est vraiment d’augmenter le nombre de cycles de vie des matériaux.»

Outre la «ressourcerie» en elle-même «comme lieu d’échanges et magasin», l’association s’occupe de «sensibilisation active et passive» à la notion de réemploi des matériaux, par exemple sous la forme d’ateliers organisés dans les écoles. Mais aussi de soutien à la culture: «Si un artiste nous dit, j’ai une exposition qui va durer trois semaines, est-ce que je peux prendre quelques panneaux? On va lui dire OK, après l’analyse de son projet, à travers un partenariat qui nous permettra de mieux faire connaître notre concept et de renforcer notre image.»

Un gain de place bien précieux

L’intérêt du système pour les structures publiques comme les musées ou les théâtres n’est pas directement financier puisque celles-ci disposent souvent de bennes fournies par le canton: «Ce qu’elles y gagnent en revanche, c’est surtout de la place de stockage dont elles manquent très souvent et qui les force à jeter par exemple des décors qui seront redemandés plus tard si la pièce est rejouée.» De la place, mais aussi la satisfaction de la bonne cause:

certains responsables ont aussi la fibre de la durabilité, ils commencent à se rendre compte que c’est dommage de tout jeter!»

Les entreprises et les particuliers, par contre, en recourant à Matériuum, économisent la taxe poubelle».

Le dépôt compte plus d’un objet insolite.
Le dépôt compte plus d’un objet insolite.

La difficulté, explique encore Yves Corminboeuf, c’est de «convaincre les gens qui réalisent des projets finis qu’avec du matériel de réemploi on peut faire des choses neuves, belles et propres ou qui ont en tout cas l’air d’être neuves».

Selon lui, s’agissant de la politique dite des trois R – réduire les déchets, les recycler et les réemployer –, la Suisse «a réduit un peu, recyclé beaucoup, mais pas du tout réemployé». Alors que le réemploi présente pourtant de multiples avantages:

On fait consciemment ou inconsciemment un geste écologique en prolongeant le cycle de vie de la matière et cela nécessite beaucoup moins d’énergie que le recyclage.»

Ce que résume parfaitement le slogan «Consommer plus de matière grise pour consommer moins de matières premières» qui est celui d’une exposition sur le réemploi des matériaux, qui se tient à la Haute Ecole du paysage, d’ingénierie et d’architecture de Genève (Hepia) jusqu’au 19 mai 2017 et intitulée, justement, Matière grise.

Pour plus d’informations: www.materiuum.ch et pour l’expo www.hepia.hesge.ch

© Textes: Migros Magazine | Laurent Nicolet

Auteur: Laurent Nicolet

Photographe: François Schaer