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16 juillet 2012

«La dépénalisation de l’avortement est visée»

Sage-femme de profession, la conseillère aux Etats socialiste genevoise Liliane Maury Pasquier monte aux barricades pour défendre le remboursement de l’interruption de grossesse par l’assurance maladie de base. Elle combat l’initiative demandant la fin du remboursement de l’IVG.

Portrait de Liliane Maury Pasquier dans la verdure
Liliane Maury Pasquier: «Les initiants se cachent derrière l'argument financier»

Le remboursement de l’avortement remis en question, seulement dix ans après sa dépénalisation et l’acceptation par le peuple de la solution des délais. Cela vous surprend?

Pas vraiment. En dix ans, le climat s’est fortement durci: on assiste aujourd’hui à un retour du conservatisme. D’autre part, les milieux qui veulent moins d’Etat représentent une grande force politique. La pression qu’ils exercent sur les assurances sociales est de plus en plus forte. Ils remettent en cause aussi bien l’assurance maladie de base que l’assurance invalidité. Leur but étant de les réduire à des mouvements caritatifs plutôt que d’en faire des assurances solidaires.

C’est l’UDC que vous visez?

Oui, mais aussi le PLR et le PDC: certaines et certains élus de ces partis aux Chambres fédérales ont, à plusieurs reprises ces dernières années, déposé des propositions demandant de sortir un certain nombre de prestations de l’assurance de base. On y trouve par exemple l’idée de faire payer davantage les personnes obèses ou qui ne font pas de sport. Il y a régulièrement des attaques en règle contre le principe de l’assurance de base.

Pourtant, aucun parti n’a, pour l’heure, soutenu cette initiative.

C’est vrai, mais je peux très bien m’imaginer que l’UDC la soutiendra unanimement lorsqu’elle sera débattue au Parlement.

Après tout, une grossesse n’est pas une maladie. Pourquoi l’avortement devrait-il être remboursé par l’assurance de base?

Il faut être cohérent. Si on décide de dire que la grossesse n’est pas une maladie, et bien disons-le aussi pour la maternité. Et sortons tout ce qui est lié à la grossesse de l’assurance maladie de base: l’accouchement, le suivi post-partum, les consultations d’allaitement, etc. Mais on voit bien que telle n’est pas la volonté du législateur. Au contraire, elle va dans le sens inverse puisque les frais liés à la grossesse sont les seuls à être remboursés à 100%. Aujourd’hui, le Parlement va même plus loin, puisqu’il demande que les interventions chirurgicales dans le cas de complications liées à la grossesse soient aussi prises en charge dans leur totalité. Les partis sont unanimes à ce sujet.

Les initiants remettent en cause le financement de l’avortement sans s’attaquer ouvertement à sa dépénalisation. Vous croyez à leur sincérité?

Non, pas du tout, c’est la dépénalisation de l’avortement qui est visée. Les initiants se cachent derrière l’argument financier, car ils savent pertinemment qu’ils échoueront en s’attaquant directement à ce principe. En 2002, la population a plébiscité à plus de 70% la dépénalisation de l’avortement et rejeté à plus de 80% l’initiative «pour la mère et l’enfant» qui demandait que l’IVG ne soit remboursée que dans des cas extrêmement restrictifs. Ils tentent simplement de trouver un autre angle d’attaque par le biais du remboursement.

La dépénalisation de l’avortement n’est donc pas réellement en danger.

Non, mais ses effets positifs le sont. Si elle a été votée, c’est pour permettre l’amélioration de la prise en charge des femmes qui désirent mettre fin à leur grossesse.

Les initiants affirment que la fin du remboursement fera baisser le nombre d’interruptions de grossesse. C’est un but louable, non?

Je ne vois pas sur quels éléments ils se basent pour affirmer cela. A les écouter, c’est comme si la dépénalisation avait induit une augmentation du nombre d’avortements. Alors que c’est tout le contraire: le nombre d’IVG a diminué depuis l’entrée en vigueur de la loi.

Mais les millions économisés ne seraient-ils pas utiles?

Le Conseil fédéral estime cette économie entre 10 et 15 millions de francs par an sur les 60 milliards que représentent les coûts de la santé. C’est ridicule! Et n’oublions pas que les femmes participent aux coûts d’une éventuelle IVG via leur franchise. Souvent, l’interruption de grossesse est même entièrement à leur charge, car elles choisissent des franchises hautes en raison de leur jeune âge et de leur bon état de santé.

S’attaquer aux femmes des milieux défavorisés est inacceptable.

Si la plupart des femmes financent elles-mêmes leur interruption de grossesse, pourquoi tellement tenir à son remboursement?

Parce que c’est la base du principe de solidarité contenu dans la LAMal (la loi sur l’assurance maladie obligatoire). Même si certaines prennent en charge leur interruption de grossesse en raison de leur franchise élevée, d’autres n’en ont pas les moyens. S’attaquer aux femmes des milieux défavorisés est inacceptable.

Ne pourrait-on pas utiliser l’argent économisé sur le remboursement de l’IVG pour la prévention?

Mais faisons de la prévention! Seulement, comme par hasard, ces mêmes milieux sont contre la prise en charge de la prévention ainsi que de la contraception, même chez les mineures. Il n’y a pas de cohérence dans leur discours. Cela étant, la Suisse a déjà de bons résultats. Elle possède l’un des taux d’IVG les plus bas d’Europe et ce dernier est resté bas depuis l’entrée en vigueur de la dépénalisation. Et puis, aucun moyen de contraception n’est sûr à 100%. Il est tout à fait possible d’être enceinte en se protégeant.

Pourquoi ne pas proposer le remboursement via une assurance complémentaire?

Cette proposition est totalement irréaliste. Imaginez le coût d’une telle assurance! Seules les femmes en âge de procréer y souscriraient. S’offrir ce type de complémentaire reviendrait plus cher qu’un avortement. C’est totalement absurde.

Le choix d’avoir un enfant ou non n’est-il pas une affaire privée, par conséquent une responsabilité personnelle?

Le choix d’avoir un enfant ou pas est une affaire privée, c’est vrai. En revanche, le choix de financer les prestations entraînées par cette décision est une affaire tout à fait collective, puisqu’elle est mise en œuvre par la réalisation de l’obligation d’assurance introduite dans la LAMal. Cette solidarité permet à tous les membres d’une collectivité de faire face aux conséquences financières d’une atteinte à la santé ou d’un événement qui se produit dans son corps. Qu’il s’agisse d’une maladie, d’un accident ou d’une grossesse.

Obliger un citoyen à financer un acte qu’il réprouve moralement et par conviction religieuse, n’est-ce pas aussi lui faire violence?

Ce n’est jamais aussi violent que d’empêcher une femme d’interrompre une grossesse pour des motifs financiers. Il faut bien réfléchir à ce que cela signifie pour une femme. Le risque est que l’on retrouve des «faiseuses d’anges» avec des moyens plus modernes.

Liliane Maury Pasquier: «Je ne comprends pas qu’on puisse nier le droit à une personne de disposer d’elle-même»
Liliane Maury Pasquier: «Je ne comprends pas qu’on puisse nier le droit à une personne de disposer d’elle-même»

Vous ne peignez pas un peu le diable sur la muraille?

Je ne crois pas. Il ne s’agit pas de parler du retour des aiguilles à tricoter. Seulement, lorsqu’on voit le nombre de médicaments qu’il est possible de commander sur internet, il est tout à fait imaginable que des femmes désirant mettre fin à leur grossesse tentent de se procurer la pilule abortive par leurs propres moyens parce que c’est moins cher. Dans ce cas, les risques sont potentiellement bien plus dangereux que lors d’un suivi médical.

On avorte deux fois plus à Genève qu’ailleurs. Comment expliquez-vous cette différence?

Il y a sans doute plusieurs explications. Genève est un canton urbain, avec un grand nombre de migrantes, dont on sait qu’elles subissent plus d’IVG que les femmes suisses, en raison de la précarité de leur situation. C’est aussi un canton universitaire, qui attire de nombreuses jeunes femmes, qui ont potentiellement plus de risque de recourir à une IVG.

Cela signifie donc que l’avortement est, pour certaines, utilisé comme une contraception de dernier recours?

Non, je ne crois pas. Autant cela a été le cas dans certains pays, notamment en Union soviétique, autant je ne pense pas que l’on puisse dire que c’est un moyen de contraception pour certaines femmes. D’ailleurs, celles qui subissent plus d’une IVG sont peu nombreuses. On voit donc bien que ce n’est pas un moyen de contraception, mais le fait des circonstances de la vie.

Vous êtes sage-femme de profession. Votre métier, c’est d’aider les femmes à donner la vie. N’est-ce pas un peu paradoxal de défendre celles qui refusent justement de la donner?

Etre pour la vie est une chose, mais cela ne veut pas dire que l’on est contre le libre choix. Au contraire! Il faut comprendre ce que c’est que de porter un enfant ou d’être enceinte sans le vouloir. Ces femmes vivent une grande souffrance. Il est impératif de les entendre. De respecter leur intime conviction.

Mais comprenez-vous que pour des motifs religieux, éthiques ou moraux certains refusent de participer au remboursement des frais liés à un avortement?

Je suis chrétienne. Je comprends fort bien que l’on se dise: «Jamais je ne pourrais interrompre une grossesse.» Ce que je ne comprends pas c’est que, par conviction, on puisse nier le droit à une autre personne de disposer d’elle-même. Il s’agit du respect de la vie dans ce qu’elle est déjà et non pas en devenir. Une femme est déjà là. Sa vie vaut en tout cas autant d’être respectée que celle d’un embryon. Ni l’argument économique ni l’argument de liberté de conscience ne tiennent la route. Ils ne sont qu’une manière d’imposer sa propre vue aux autres. Il faut comprendre que l’assurance maladie vient en aide à tous les membres de la collectivité, même si l’on réprouve leur comportement. C’est cela la solidarité.

Auteur: Viviane Menétrey

Photographe: Loan Nguyen