Archives
30 juillet 2012

La dernière année des méduses?

Bête noire des baigneurs, la méduse pélagique pullule sur les côtes méditerranéennes. Sa prolifération serait due en partie à la surpêche. Mais pas seulement. Selon les chercheurs, l’animal pourrait arriver à la fin d’un cycle et disparaître en 2013.

Une femme vue sous l'eau, entourée de méduses
En 2007, pas moins de 70 000 personnes ont été piquées par une méduse en Espagne. (Photo: Keystone/Science photo library/Pascal Goetgheluck)

Elle porte le doux nom de Pelagia noctiluca. Traduit du grec, cela donne en substance «organisme marin qui brille dans la nuit». Une étoile de mer, pensez-vous? Pas du tout. Derrière ce patronyme scintillant se cache la bête noire des vacanciers des côtes méditerranéennes, de la mer Rouge et de l’Atlantique: la méduse pélagique.

Armée de huit tentacules, elle balade sa silhouette violette au gré des vents et des courants, se laissant voguer comme une bouteille à la mer. Mais gare au baigneur qui croisera sa route: sa piqûre est particulièrement urticante et peut provoquer de vives brûlures, des démangeaisons, voire des allergies.

Un banc de 12 kilomètres de long en Corse

Comme chaque été depuis maintenant douze ans, la méduse mauve squatte les plages de la Méditerranée. Un environnement particulièrement favorable à ce représentant de la famille des cnidaires (des organismes simples, formés à partir de deux feuillets cellulaires embryonnaires) en raison de son eau tempérée. En 2009, un banc de 12 kilomètres de long et de 10 à 100 mètres de profondeur a été repéré au cap Corse. En 2007, 70 000 personnes ont été piquées en Espagne. En Irlande du Nord, c’est une pullulation d’environ 26 kilomètres carrés qui s’est déplacée à l’automne de la même année vers une pisciculture, y tuant plus de 100 000 saumons. C’est dire l’ampleur du phénomène...

La situation est telle qu’une météo des méduses annonce depuis cet été la présence de l’animal sur le littoral de la Côte d’Azur. Une première mondiale réalisée par des chercheurs de l’Observatoire océanologique de Villefranche-sur-Mer, dans les Alpes-Maritimes. Le système permet de consulter des bulletins informant des risques d’échouage sur les côtes quarante-huit heures à l’avance. Il définit, en fonction de trois grandes zones, le degré du risque d’échouage des méduses: minimum (point bleu), modéré (vert) et maximum (rouge). Cela ne dit toutefois pas pourquoi la Pelagia noctiluca (qui mesure entre 15 et 17 cm), censée évoluer en pleine mer, s’échoue en masse sur les plages depuis plusieurs étés. Selon les chercheurs, tout se jouerait la nuit: c’est à ce moment-là que ces habitantes des fonds marins remontent à la surface et se font entraîner par les courants, leur transport étant passif.

Des spécimens géants de 200 kilos

Les méduses n’ont pas seulement colonisé la Méditerranée et l’Atlantique. Au fil des ans, elles ont envahi l’ensemble des eaux de la planète, de la mer Baltique à la mer de Chine. Comme au Japon, où des spécimens géants pesant jusqu’à 200 kilos se retrouvent régulièrement emprisonnés dans les filets des pêcheurs, écrasants les poissons destinés à être vendus.

Nul ne connaît avec certitude les raisons de cette pullulation que certains chercheurs n’hésitent pas à qualifier de gélification de l’océan. Parmi les arguments avancés se trouve la surpêche à laquelle se livrent de nombreux pêcheurs. Conséquence, les méduses manquent de prédateurs, tels les thons, les sardines, les maquereaux et les tortues. Ce n’est toutefois pas l’unique raison: le réchauffement climatique est aussi pointé du doigt, la chaleur de l’eau accélérant leur croissance. «Au lieu d’une génération de méduses, on en voit parfois se développer deux par an», note la spécialiste des méduses Jacqueline Goy, attachée scientifique à l’Institut océanographique de Paris. A cela s’ajoute la prolifération de planctons, nourriture dont elles raffolent, suite au rejet en mer d’engrais à base de phosphate et de nitrate. Autant de facteurs qui contribuent à éclaircir le mystère sans pour autant l’expliquer totalement.

Car les méduses ont leur secret: celui de leurs cycles. Les scientifiques, Jacqueline Goy en tête, ont constaté que ces dernières pullulaient avant de s’effondrer au bout de douze ans. Et, bonne nouvelle, l’année 2013 devrait être celle de la fin du règne de la Pelagia noctiluca. Jacqueline Goy: «Tous les spécialistes auront les yeux rivés sur la Méditerranée l’année prochaine. Si la prolifération continue, cela signifiera que nous sommes entrés dans un nouveau système. Et nous aurons alors des chances d’avoir une pullulation persistante.» Une information qui dépasse largement les frontières du monde de cet invertébré composé à 98% d’eau: «Les méduses réagissent très vite aux changements climatiques et marins, poursuit la spécialiste. Elles sont de véritables marqueurs de l’environnement.» Leur présence ou non en 2013 n’intéressera donc pas seulement les touristes, mais donnera un indice important pour comprendre les variations de l’écosystème marin.

Les méduses sont toutefois loin d’avoir révélé tous leurs mystères: «On ne sait pas vraiment pourquoi elles prolifèrent ni pourquoi elles s’effondrent tout à coup, avoue Jacqueline Goy. Peut-être ont-elles des aires de refuge en Méditerranée où elles disparaissent.»

Chargé de recherche au département des invertébrés du Muséum d’histoire naturelle de la Ville de Genève, Peter Schuchert avance une autre hypothèse pour expliquer la forte présence de la Pelagia noctiluca ces dernières années. Car selon lui, le monde scientifique n’a pour l’heure pas assez de recul pour établir une statistique fiable de la durée des cycles des méduses. «Les gens qui se baignent sont beaucoup plus nombreux qu’il y a vingt ou trente ans et la présence des méduses est forcément plus remarquée.»

Pour la météo des méduses sur la Côte d’Azur: www.medazur.obs-vlfr.fr

Auteur: Viviane Menétrey