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7 mai 2012

La dévoreuse de kilomètres

Emilie Aubry appartient aux cinq meilleures cyclistes du pays. Mais la version féminine de ce sport est menacée de disparition.

Emilie Aubry porte son velo sur les épaules
Emilie Aubry et son vélo: un duo qui roule!

Depuis deux ans, le puzzle de 18 000 pièces traîne dans la véranda de la maison familiale à Chevenez, près de Porrentruy. Les séjours d’Emilie Aubry s’y font de plus en plus rares, emportée qu’elle est dans le tourbillon des courses. L’œuvre en carton attendra un répit dans sa carrière.

Parfois, ses parents la suivent, surtout sa maman Isabelle, qui profite d’une pause professionnelle pour l’accompagner, devenant à la fois masseuse, confidente, chauffeuse et responsable de la logistique. Mais qui, lorsque la jeune femme part pour un tour près de chez elle, lui recommande de faire attention aux voitures. Ses excursions l’emmènent à travers les collines du Jura –, avec parfois une incursion en France, où même jusqu’à Bâle où elle étudie la pharmacie et s’entraîne durant la semaine.

Après avoir tâté de la natation et de l’escalade, Emilie Aubry persévère dans le vélo et se retrouve bien vite repérée par les pros du cyclisme. «J’aime le fait que ce soit un sport d’équipe, tout en restant individuel, je ne pourrais pas faire du football!» sourit-elle.

«C’était une expérience magnifique»

Emilie Aubry est beaucoup plus à l’aise sur les longues distances, à plat, qu’en montagne.
Emilie Aubry est beaucoup plus à l’aise sur les longues distances, à plat, qu’en montagne.

Elle participe à ses premiers championnats du monde des moins de 23 ans en 2008. «J’étais très bien placée. Puis, à quelques kilomètres de l’arrivée, il y a eu une grosse chute collective, le genre d’erreur typique des juniors. Mais c’était une expérience magnifique, je me suis dit qu’il fallait absolument que je participe de nouveau.»

2008, elle en parle avec les yeux qui brillent. La matu en poche, elle termine troisième aux championnats suisses, («je n’aurais jamais pensé que c’était possible, personne ne misait sur moi») et a le déclic. Elle signe son premier contrat avec l’équipe Cervélo. Ça roule pour elle, de préférence sur les longues distances, à plat. «Je ne remporterais jamais une étape de montagne, ni un contre-la-montre.» En revanche, elle adore les courses classiques sur pavés, qui ne lui font pas peur et conviennent mieux à son petit gabarit.

On ne voit que les hommes à la télévision. Mais le vélo est très élégant, même pour les femmes.

En 2010, elle est sacrée meilleure cycliste suisse. «J’ai pu porter ce maillot de leader durant toute l’année.» Ne croyez pas que ce fut simple: beaucoup de filles pratiquent ce sport! «On ne voit que les hommes à la télévision. Mais le vélo est très élégant, même pour les femmes. On n’est pas du tout médiatisées, c’est un vrai problème.»

Pour trouver des sponsors, c’est encore pire: «Chaque année, il faut renouveler les contrats, c’est stressant. Quand la saison a été bonne, ça va, mais après une blessure, ça se complique. Et encore, une fois, un contrat signé en novembre a été rompu en juillet...» Depuis janvier, elle court au sein de l’équipe française GSD Gestion.

A la recherche de visibilité

Les compétitions féminines sont elles aussi menacées par ce phénomène. Faute de sponsors et de financement, ce sont carrément les courses mythiques elles-mêmes comme «La Grande Boucle féminine internationale» (l’équivalent du «Tour de France») en 2009, qui sont annulées. Il n’y a plus de courses internationales organisées en Suisse. «Nos seules chances d’avoir un peu de visibilité sont les Jeux olympiques et les championnats du monde.» D’où l’importance d’y être cet été...

L’Union cycliste internationale recommande un salaire minimum pour les hommes (2750 euros pour les coureurs professionnels). Chez les femmes cyclistes, il s’élève à... 150 euros et est versé aléatoirement. Elles n’ont souvent que leur rage de vaincre pour s’en sortir. Un comité a été créé pour mener une réflexion. «On pourrait par exemple organiser plusieurs courses le même jour, pour profiter des structures et des projecteurs, estime la Jurassienne. C’est le serpent qui se mord la queue, moins il y a d’événements, moins il y a de filles.»

En 2012, le «Tour de France» s’arrête à Porrentruy. Sûr qu’elle sera au bord de la route pour les encourager! «Je me réjouis, c’est une chance pour la région, elle est faite pour le vélo.»

Auteur: Mélanie Haab

Photographe: Nicolas Righetti / Rezo