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7 avril 2015

«Il y a de grands mensonges sur la difficulté d’être parent aujourd’hui»

Le psychologue Patrick Estrade constate que de plus en plus de femmes viennent dans son cabinet pour exprimer leurs doutes et leurs craintes face à la maternité. Elles se livrent ainsi à un exercice encore tabou parce que enfanter reste pour la majorité un événement heureux.

Patrick Estrade en train de regarder une poupée en souriant
Patrick Estrade: «L'instinct maternel n'est pas forcément inné.»

Depuis une douzaine d’années, vous recevez en consultation – et c’est nouveau – des femmes enceintes ou qui désirent enfanter. Qu’est-ce qu’elles attendent de vous?

Aujourd’hui, les femmes ont une conscience plus aiguë de la tâche qui les attend. Comme elles savent qu’elles vivent dans une société stressante et qu’avoir un enfant va encore rajouter du stress, elles se disent qu’elles doivent mettre toutes les chances de leur côté pour que ça se passe bien. Elles font donc une petite halte chez le psy pour déposer des craintes, des doutes, des idées, des espoirs…

A quoi correspond ce phénomène?

Depuis quelques années, depuis que la crise des subprimes est passée par là, les gens sont beaucoup plus tournés vers eux-mêmes, vers le quartier, la maison, la famille.

C’est peut-être ce retour à l’intériorité qui a conduit les femmes à davantage conscientiser la maternité ou le projet de maternité.

La venue d’un enfant renvoie ces futures mamans à leurs fragilités intérieures, à leurs failles… Doivent-elles pour autant consulter un psy?

Non, il n’y a pas de prosélytisme là-dedans, on n’est pas obligé de consulter un psy. Si j’ai mal au dos, je peux évidemment essayer de me décontracter ou alors décider d’aller chez un kiné qui va me remettre en place des vertèbres. C’est un peu dans cet esprit-là que l’on peut aller voir un psy. Pas pour faire une psychothérapie en bonne et due forme, mais pour avoir une discussion éclairée autour du projet d’enfant, de la maternité.

Un brin de ménage dans la tête et le cœur comme vous l’écrivez?

Oui, c’est ça. Pas un coup de Kärcher, juste un petit nettoyage de printemps pour mettre les choses en ordre. Le printemps, c’est laisser craquer les vieilles écorces, laisser monter les énergies et la sève… Eh bien,

avoir un bébé, c’est un peu comme si on mettait du printemps dans sa vie!

Quelles sont les questions qui reviennent le plus souvent sur le divan?

Est-ce que mon partenaire sera un bon papa, LE bon papa? Ne vais-je pas sacrifier ma vie pour cet enfant? Serai-je une bonne mère? Est-ce que mes problèmes personnels ne vont pas déteindre sur lui? Et aussi toutes les questions en lien avec la famille et la belle-famille quand ces femmes ont des mini-tyrans en guise de parents ou de beaux-parents.

Les femmes n’ont plus confiance en leur instinct maternel?

Plutôt que d’instinct maternel, on parlerait aujourd’hui de position face au nouveau-né. Et de ce point de vue, je pense que toutes les femmes ne sont pas pareilles. Certaines se sentiront mères depuis le départ, même déjà pendant la grossesse. Alors que d’autres auront besoin d’un certain temps pour découvrir bébé. Ce sera peut-être un petit sourire du nouveau-né qui ouvrira tout à coup leur cœur, leur amour pour lui…

Je veux bien admettre qu’il puisse y avoir un instinct maternel, mais pas inné. Plutôt une disposition innée qu’il conviendrait de développer.

En fait, toutes ces mamans en devenir semblent avoir la même angoisse, celle de ne pas être à la hauteur, de ne pas être des mères parfaites?

C’est Winnicott qui parlait de la mère suffisamment bonne. Avec l’un de mes confrères, on se disait qu’être une maman notée à 12 sur 20, ce serait déjà bien. Quand j’en parle, les femmes sont un peu étonnées: «Douze seulement!» Mais c’est déjà pas mal, cela signifie que c’est une maman au-dessus de la moyenne, qui prend aussi du temps pour elle, pour son couple, pour son travail… Ce que je dis souvent, c’est que le cœur d’une mère ne se divise pas, il se multiplie.

Dans notre société, la barre est placée très haut pour les femmes, il faut qu’elles réussissent sur tous les plans: couple, famille, carrière professionnelle, loisirs… La pression est terrible, non?

Patrick Estrade, poupée en poche, mime une situation de désorientation en se tenant la main sur le front.
Les parents peuvent parfois se sentir désorientés face à leur nouvelle situation.

La pression est terrible et il y a un drôle de tabou qui existe autour de cela. Parce que l’idée de la découverte sublime de la maternité, de l’enfant, cette idéalité extrême que l’on projette sur la femme tente à faire disparaître l’autre aspect des choses, c’est-à-dire tous les désagréments. Si les femmes pouvaient déposer plus librement leurs doutes, leurs craintes, leurs angoisses, leurs sentiments d’imperfection, de fragilité, d’incapacité face à toutes les tâches qui les attendent, eh bien, je pense que ça leur permettrait de ne pas culpabiliser et peut-être aussi de ne pas essayer de devenir une «superwoman» à la fois «top maman» et «top femme» qui doit assurer dans tous les domaines.

Et il y aurait peut-être également moins de séparations et de divorces après l’arrivée de bébé…

Une fois qu’on a dépassé l’idéalité de bébé et qu’on est «tombé» dans la maternité et la paternité en tant que réel, on se dit: «Non, ce n’est pas ça que je veux vivre!». Ça devient tellement difficile que les parents bottent en touche en divorçant. C’est regrettable, parce que

ces écueils pourraient souvent être évités s’il y avait une préparation psychologique en amont. Et sans se mentir!

Ah, on allait oublier les hommes justement. Est-ce qu’ils se posent les mêmes questions que leurs compagnes?

Patrick Estrade rit face à un cheval-bâton que quelqu'un hors champ tient devant lui.
Les hommes ne devraient pas craindre de montrer leurs émotions.

Oui, ce sont les mêmes questions, mais vues par les hommes: Est-ce que je vais être un bon père? Est-ce qu’elle fera une bonne mère? Est-ce que mon couple est assez solide pour que je puisse envisager de fonder une famille? Ils ont aussi souvent des hésitations par rapport à tout ce que cela va entraîner du point de vue financier et organisationnel. Mais je pense que les hommes se posent mieux les bonnes questions qu’auparavant. Ils se sont émancipés, eux aussi, et cette émancipation leur a permis de s’ouvrir à davantage de sentiments, d’écoute de soi, d’accueil, de tendresse…

L’homme s’est émancipé, il ose davantage exprimer ses émotions, mais n’aurait-il pas quand même tendance à taire ses craintes et ses inquiétudes? Encore davantage que la femme, parce qu’il doit se montrer fort et rassurant dans ces moments-là?

Le patriarcat a laissé quelques traces en nous, c’est évident.

Du coup, c’est leur corps parfois qui s’exprime… Sous la forme d’une couvade, par exemple.

Oui, comme ce grand gaillard, ce pompier volontaire dont je parle dans mon livre. Si l’homme retient ce qui se passe en lui émotionnellement, il va soit prendre du poids, soit se plaindre, soit développer des maux parce qu’il n’a pas su mettre des mots au bon moment. Tout cela parce que la communication n’est pas tellement son affaire. Comme disait Mme de Staël: «La parole n’est pas son langage.» Sauf, serais-je tenté d’ajouter, lorsqu’il s’agit de parler de foot, du dernier match de l’Olympique de Marseille par exemple.

Finalement, qu’est-ce qui pousse la majorité des femmes et des hommes à franchir le pas, à avoir des enfants? L’espoir de se réaliser pleinement? La perpétuation de l’espèce?

La maternité et la paternité sont sans raison.

Texte © Migros Magazine – Alain Portner

Auteur: Alain Portner

Photographe: Stéphanie Tétu / La Company