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11 mars 2016

La fable de l’orange pelée

Twitter n’est pas la boussole des peuples mais enfin, si l’on admet qu’un scandale sur le réseau social “vite-dit, bien-dit” (140 signes maximum) est un scandale dans la vraie vie, le Watergate de la semaine est, sans doute possible, l’affaire des oranges pré-pelées. Hashtag puisqu’il en faut un: #orangegate.

Des passants devant le magasin Whole Food Market du quartier de Tribeca, à New York.
Un magasin Whole Food Market du quartier de Tribeca, à New York.

Excédée de voir des oranges pelées conditionnées dans des récipients en plastique dans un supermarché Whole Foods Market américain, une anonyme (jusque-là), Nathalie Gordon (@awlilnatty) , Londonienne en séjour en Californie, tweete son indignation, photo et jeu de mots à l’appui, pour démontrer l’absurde de la situation:

Si seulement les oranges avaient une protection naturelle pour qu’on n’ait pas besoin de les emballer dans du plastique”.

L’impénétrable puissance technologique du XXIe siècle s’actionne. 97 000 like. Autant de partages. Des reprises dans la presse, la vraie, transformant un coup de gueule de vacances en activisme socio-environnemental à grande échelle et contraignant la chaîne de magasins à s’excuser puis, finalement, retirer les maudits agrumes dégarnis à 5.99$ le pound de ses rayons.

Dénoncer Whole Foods, pourquoi pas? Il y en a un pas loin de chez moi, à Brooklyn, qui a d’ailleurs récolté son lot de détestation et de cynisme à plus d’une reprise chez les sarcastiques et les anti-bobos y voyant un supermarché bio pour riches et gastronomes pressés. C’est vrai que la classe populaire n’y a pas vraiment accès, vu les prix.

Le lait de coco y est “fermenté et probiotic”. On y trouve du poulet “airchilled snow water” quoi que cela puisse vouloir dire (refroidi à l’air avec de l’eau de neige), de la poudre de vinaigre à 20$, de l’eau aux asperges ou encore du café Sumatra aux arômes de grapefruit, champignons et sauge fraîche, soit “ayant fermenté dans vos déchets de Thanksgiving et le compost des voisins”, pour reprendre les propos d’un site satirique du quartier.

Tout cela, très bien. Whole Foods incarne ce que l’Amérique fait de mal (polluer, se la péter, ignorer les nécessiteux). Si vous voulez. Mais que dire alors de l’extrémisme, de la bêtise et de la férocité d’internet qui a suivi le tweet en question sur la page de Nathalie Gordon.

Il y a les ignares. Soit ceux qui n’ont pas compris le deuxième degré de son message et lui rappellent que les oranges ont une peau qui les protège. Il y a les moralistes (ou les actionnaires de Whole Foods déguisés) qui défendent le produit conditionné en pensant aux malades de l’arthrose qui n’arrivent pas à peler leurs oranges tout seuls.

Il y a les poètes en chaleur: la jeune femme a reçu des photos de sexes masculins sur sa messagerie et autres déclaration d’amour du genre: “Please shut your ugly face. You are a selfish b***” (ndlr: s.t.p. ferme ta gueule de moche. Tu es une p*** égoïste.) Tandis que pour quelques autres, les auteurs de ces insultes sont forcément des admirateurs de Donald Trump qui, d’ailleurs, ne se préoccupent pas davantage de la cause animale. Bref, un joli bouillon bio.

Les pires insultes, à la fin, sont venues des intégristes de l’environnement profitant de l’«Orangegate» pour crucifier ceux qui ne pensent pas comme eux, mais qui succombent parfois à la flemme bourgeoise, j’en suis sûr, et achètent un lot de carottes pelées ou du fromage râpé pour leurs spaghettis, roulent en Prius mais prennent l’avion à la première occasion. Responsabilité citoyenne, morale et savoir-vivre ne font pas bon ménage. Il faudrait, un jour, qu’on se passe le mot sur Twitter (#idiotsdécroissantsgate).

Texte: © Migros Magazine – Xavier Filliez

Auteur: Xavier Filliez

Photographe: Xavier Filliez