Archives
19 mai 2014

«La faim est liée au plaisir et à l’émotion»

Marie Thirion décrypte notre rapport à la pulsion de faim et notre apprentissage d’un appétit équilibré. Une démarche essentielle pour en finir avec les régimes toxiques et mieux comprendre notre relation aux aliments.

Portrait du Dr Marie Thirion
Dr Marie Thirion (photo: Guillaume Atger)

Pourquoi s’intéresser à la faim en particulier?

Cette réflexion est le fruit d’une interrogation fondamentale développée tout au long de quarante années de pédiatrie. Il me semble que la question plus fréquente des parents, à laquelle il reste difficile de répondre clairement, concerne les raisons des pleurs du bébé. Il n’a pas été dit grand-chose sur le pourquoi de la faim, ni sur son mécanisme.

Vous désacralisez quelque peu l’inquiétude parentale liée à la nourriture. Mais n’y a-t-il pas tout de même beaucoup de situations où ils ont raison d’être inquiets?

Naturellement, le bébé a besoin de s’alimenter. Et certains sont effectivement en manque de nourriture. Mais, pour moi, le manque des bébés est permanent. Et il n’est pas seulement calorique. Le besoin impérieux de 100% des nourrissons, c’est le contact. Voilà pourquoi j’écris que la faim est «le manque absolu de la présence de l’autre» durant la première enfance. Et c’est ce manque qui s’inscrit durablement en nous.

Lorsque le nourrisson pleure, son angoisse exprime d’abord la vérification suivante: «Y a-t-il quelqu’un?», et seulement ensuite «…avec quelque chose à manger.»

Il ne faudrait pas forcer les enfants à manger, à finir leurs assiettes, selon vous. Vraiment?

Comment savoir la juste ration dont l’enfant a besoin, tel jour à telle heure? L’autoritarisme non discutable est contre-productif. Je crois que la plupart des gens comprennent que dans nos pays, nous connaissons une abondance alimentaire et qu’en principe, l’enfant ne manquera de rien. De plus, depuis Dolto et Winnicott, on sait qu’on doit écouter un enfant, parler avec lui, observer ses besoins. Mais cette observation est parasitée par des habitudes et des modèles qui viennent de la propre enfance des parents. En même temps, attention, je ne dis pas qu’il faut laisser les enfants s’installer dans le refus des repas ou de la diversité alimentaire. Les parents ont certes un rôle à jouer, mais plutôt un rôle d’accompagnement.

A propos du grignotage, vous rappelez que nous sommes archaïquement conçus comme des grignoteurs. Prendre trois repas par jour, est-ce avant tout une norme culturelle?

Au temps du clan ou de la tribu, dès que la chasse était bonne et qu’il y avait un butin abondant à faire cuire, tout le monde mangeait en même temps. Ensuite, au fil du temps, s’est imposée toute une série de normes: le nombre de repas, leur composition, leur importance, etc. Notez par exemple que suivant que vous êtes en Espagne ou en Hollande, vous ne mangerez ni les mêmes aliments, ni à la même heure.

Pourquoi avons-nous dès lors conservé les mêmes réflexes alimentaires que les chasseurs-cueilleurs?

Nous avons la même faim, parce qu’au départ, elle est la pulsion de vie, avec le sommeil et la sexualité.

Un jeune garçon regarde au travers de la vitreine d'une épicerie.
Le réconfort apporté par des aliments gras et sucrés est archaïque. (Photo: (Plainpicture/ Marie Liesse)

Faut-il alors en rester là ou simplement manger quand on en a envie?

Bien évidemment, je ne vous répondrai pas par «il faut.» S’il existait une recette miraculeuse et unique pour conserver un appétit équilibré, on l’aurait trouvée depuis longtemps. Si l’on ne peut pas se passer de grignoter, il faudrait alors faire l’impasse sur les vrais repas. Et savoir grignoter sainement, avec des protéines, des fibres, des fruits, etc. Bref, avec une ration globale adaptée en qualité et en quantité à ses besoins énergétiques. Rapprocher les repas et en diminuer le contenu peut tout à fait constituer une manière de lutter contre la prise de poids. Cela n’a rien à voir avec le grignotage compulsif de produits gras et sucrés, qui est un problème d’émotion et d’éducation. Une fois que ce système est installé, il est très compliqué d’en changer. D’où l’intérêt de construire chez le jeune enfant un rapport équilibré à la nourriture, où le désir volontaire et calme de manger prend le pas sur la pulsion primaire de la faim.

Mais l’industrie alimentaire a bien fait les choses, et au final on a davantage envie de grignoter des biscuits que des carottes, non?

C’est le cas depuis toujours! Au cours des millénaires, le sucre et la graisse ont toujours rassuré notre peur de manquer, car ils représentent beaucoup d’énergie immédiatement disponible. En période de déficit nutritionnel, qui a longtemps été le lot quotidien de l’humanité, et le reste encore de nos jours pour une partie importante de celle-ci, trouver un aliment gras et sucré était ce qui pouvait nous arriver de mieux. Cela nous a indéniablement marqué durablement. Et puis,

la majorité d’entre nous gère ses émotions à partir de la satisfaction alimentaire.

Et la fameuse formule: un petit-déjeuner de roi, un déjeuner de prince, est-elle seulement dans l’air du temps?

Je ne sais pas. Aucune étude ne prouve qu’un solide petit-déjeuner ou qu’un repas du soir très léger soit la meilleure formule pour tout être humain. Lorsque nous nous levons, notre corps a bien assez de réserves pour nous donner toute l’énergie dont nous avons besoin pendant une journée.

On ne tombera donc pas d’inanition sur le coup de onze heures?

Non, mais peut-être d’émotion de ne pas avoir mangé. Car il faut rappeler que la pulsion de faim est non seulement liée au plaisir et à l’émotion, mais qu’elle est toujours préventive: en réalité la pulsion se déclenche bien avant un quelconque besoin réel du corps. Il est d’ailleurs frappant de constater que si tout le monde parle de repas, de gastronomie, de bonne ou mauvaise nourriture, personne ne s’interroge sur ce qu’est la faim. Comme si c’était une évidence.

Peut-on dire que le gras est au cœur même de la vie?

Mais oui! Dans et autour des neurones et des nerfs existent des quantités importantes de graisse, la myéline. On a besoin de graisse de haute qualité biochimique pour construire chaque paroi cellulaire. Le bon gras, soit celui des graisses végétales et de certains poissons, et non celui d’origine animale, nous est absolument indispensable. Le problème vient donc du fait que nous mangeons trop des secondes graisses, au détriment des premières.

Question d’équilibre, toujours.

L’idéal serait-il donc de remplacer le steak par les brocolis?

Les protéines végétales ne sont presque pas utilisables par notre organisme, car nous ne possédons pas les enzymes pour récupérer les acides aminés essentiels contenus dans les légumes verts. C’est toujours pareil: si vous restez sur un seul type de nutriment, que ce soit de la viande ou des légumes verts, de toute façon, vous vous trompez.

Seules 10% des femmes avouent ne pas avoir au moins une fois compté les calories. Lutter contre la mode des régimes, est-ce un combat perdu d’avance?

En fait, plus on parle de régime dans les pays développés, plus l’obésité de la population augmente. Ce paradoxe à lui seul devrait nous interpeller. A l’échelon de la santé publique, il est important de prendre conscience que la quantité d’aliments et la façon dont nous les consommons sont totalement excessives dans nos pays. Mais aussi que ces aliments sont pour certains trop transformés et donc nocifs pour la santé. Nous devrions réfléchir aux colorants, au sel, aux exhausteurs de goût, à tout ce que l’on rajoute dans ces plats préparés. Autrefois, au lendemain de la guerre, il fallait se battre pour avoir suffisamment à manger pour pas trop cher. Désormais, il convient de lutter pour suffisamment de qualité à un prix raisonnable. Viser à moins de quantité, et une meilleure qualité de ce que nous avalons. Notre corps est incroyablement résistant au manque, il est beaucoup moins bien armé pour résister à l’excès, encore moins à des produits dénaturés.

Pourquoi les régimes transforment-ils nos muscles en graisse?

Nos muscles constituent une énorme réserve d’énergie. Contrairement aux autres organes, ils se construisent et déconstruisent rapidement en fonction de l’usage que l’on en fait: si vous restez dix jours inactif dans un lit, ils fondent. Les muscles dits striés, ceux de la motricité active, fonctionnent au glucose. Si vous mettez le corps en déficit glucidique, les muscles vont très vite disparaître. A leur place vont se développer des muscles capables de consommer les graisses. On perdra donc peut-être du poids, mais les fibres consommant du sucre auront disparu. Et celles-ci, le corps ne peut les fabriquer à nouveau, à moins de suivre un entraînement sportif intense.

Donc, entre ce phénomène et celui des kilos qui reviennent forcément, aucun régime ne marche vraiment à long terme?

Très peu de régimes marchent sur la durée. Les premiers mois, oui, mais on reprend. Regardez le président François Hollande, si fier des kilos perdus avant sa campagne électorale. Et bien, il a tout repris. Pourtant, on peut imaginer que la brigade de cuisiniers de l’Élysée a davantage les moyens de concocter des plats équilibrés qu’une mère de famille surchargée. Non?

Texte: © Migros Magazine - Pierre Léderrey

Auteur: Pierre Léderrey