Archives
17 octobre 2016

Margarida de Trey-Terés, la fée des sirops

La Vaudoise d’origine catalane Margarida de Trey-Terés a mis au point une recette inédite de sirop de gentiane. Rencontre et dégustation sur son alpage de Premier, dans le Jura vaudois.

Margarida de Trey Terés admire les vertus dela gentiane et aimeraitla faire mieux connaître.

Ici, je me sens bien», lance Margarida de Trey-Terés, 68 ans, devant sa ferme d’alpage à Premier (Jura vaudois) en compagnie de son mari Christian. «C’est le même sentiment que lorsque je retourne à Algerri, le village de mes ancêtres en Catalogne», précise-t-elle de son accent chantant encore le Sud malgré son déménagement en Suisse il y a trente ans.

Voilà douze ans que les lieux ont été confiés à la native de Barcelone par la Société de laiterie de la petite commune.

C’est grâce à cette généreuse attention que j’ai pu surmonter le choc provoqué par un cancer du sein,

se souvient-elle avec émotion. Les paysans de Premier ont appris que je rêvais de vivre sur un alpage et ont décidé de me proposer la location de ce superbe refuge.» Aujourd’hui, Margarida désire partager ce cadeau avec un maximum de personnes et y organise régulièrement des verrées entre amis.

A la découverte de la flore locale

Si la Catalane a décidé de nous donner rendez-vous dans ce petit coin de paradis, c’est parce que le lieu est directement relié à sa passion: la fabrication de sirops artisanaux à base de plantes. «C’est ici que j’ai fait la découverte de cette merveilleuse fleur qu’est la gentiane, se rappelle- t-elle. Je me suis adressée à des distillateurs de la vallée de Joux pour apprendre à en fabriquer de l’eau-de-vie. Mais l’on m’a fait comprendre que l’arrachage des racines de gentiane était une activité traditionnellement pratiquée par des hommes…» La sexagénaire persévère, obtient l’autorisation de récolter des racines, les fait fermenter et les confie à un distillateur professionnel.

Forte de ce premier succès, la jeune retraitée se lance un nouveau défi: élaborer une boisson, toujours à partir de gentiane, mais sans alcool cette fois-ci. «J’ai goûté pour la première fois une boisson gazeuse à base de gentiane lors d’un voyage en Aveyron, en France. A mon retour, j’ai cherché à obtenir ce produit, mais je me suis vite rendu compte qu’apparemment personne n’en produisait en Suisse...» Par tâtonnement, la Vaudoise d’adoption élabore donc sa propre recette. «On a commencé par utiliser des racines fraîches. Puis on a décidé de les sécher, ce qui nous permet de fabriquer la boisson tout au long de l’année.»

Le breuvage sucré permet aujour­d’hui à Margarida de faire profiter un plus large public des nombreuses vertus de cette plante.

Mon petit-fils Martí, à l’âge de 2 ans, pensait que la plante s’appelait «gens soigne»,

sourit-elle. Un lapsus plein de vérité, si l’on croit tous les bienfaits de cette fleur. «Elle est très efficace pour ouvrir l’appétit lorsqu’on la consomme avant de passer à table. Et après le repas, elle aide à la digestion. D’ailleurs, il faut que vous goûtiez!», propose-t-elle en sortant des verres du placard.

La véritable consécration a lieu en 2013 lorsque Les Charbonnières (VD) organise une fête pour célébrer son titre de Village européen de la gentiane. Margarida et son mari y tiennent un stand sur lequel ils écoulent rapidement 80 bouteilles de leur sirop. Encouragé par ce succès, le couple se met à la recherche de commerçants disposés à écouler leur produit. «Aujourd’hui nos sirops sont en vente dans une cinquantaine de magasins et restaurants à travers la Suisse romande», se réjouit-elle. En productrice passionnée et consciencieuse, elle a pris le temps d’expliquer à chaque gérant de boutique l’histoire complète de ses sirops. «Nous sommes retraités, notre but n’est pas de gagner de l’argent. Ce que je désire par-dessus tout, c’est de faire découvrir ces plantes fabuleuses à un maximum de gens», indique la «fée des sirops», du nom de sa petite entreprise.

Des recettes de sirop qui s’émancipent des attentes classiques

Au fil des années, Margarida a progressivement élargi sa gamme de boissons. Après la gentiane ont suivi, dans l’ordre, l’absinthe, le sirop aux neuf épices et, cette année, un nouveau sirop de safran. Tous arômes confondus, la petite entreprise artisanale a écoulé en 2015 quelque 3000 bouteilles!

Sur le chemin du retour, notre hôtesse propose de faire une dernière halte dans le pâturage, où se dressent encore en ce début d’automne des tiges sèches de gentianes. Margarida prend dans ses mains une imposante racine fraîchement sortie de terre par son mari et tourne son regard vers le ciel pour adresser une brève prière en catalan.

Je remercie cette plante pour toute la force qu’elle m’a déjà fournie et prie pour qu’elle m’aide à faire connaître ses vertus loin à la ronde,

traduit-elle. Car le prochain projet de Margarida est ambitieux: franchir les frontières helvétiques pour enseigner aux Catalans à cultiver et profiter des vertus de ses plantes préférées. «J’ai pu motiver un cousin paysan d’Algerri à planter un peu d’absinthe sur ses terres. Et cet automne, j’irai apprendre aux locaux à fabriquer du sirop.» Un juste retour des choses pour cette fleur, originaire du pourtour méditerranéen et qui a essaimé peu à peu dans le reste de l’Europe.

Texte: © Migros Magazine | Alexandre Willemin

Auteur: Alexandre Willemin

Photographe: Gregory Collavini