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20 août 2012

La femme qui dansait avec les yaks

Déterminée et sensible, Rosula Blanc a relevé un incroyable défi: ouvrir une voie du Valais jusqu’à la mer avec des yaks. Six cents kilomètres à pied, ça use les sabots, mais ça crée des liens. Indéfectibles.

Rosula Blanc et un de ses yaks
Rosula Blanc: «Nous les Européens, nous n’avons pas la culture du yak, la pondération et la patience des peuples d’altitude.»

Elle frappe tout de suite par l’énergie qu’elle met chacun de ses gestes. La tignasse en broussaille sur des yeux cristallins, une poignée de mains trapue, Rosula Blanc, 42 ans, est une femme à part, une force de la nature, comme on dit. De la force, il en faut pour vivre à l’année à 1770 mètres, dans le hameau de la Giète, dans le val d’Hérens, et élever des yaks sur les versants valaisans. Et il en faut encore plus pour partir deux mois en voyage avec trois d’entre eux. Ce qu’elle a fait, avec une amie éleveuse de yaks elle aussi, à l’automne dernier: 600 kilomètres pour trente-six cols et un glacier, un itinéraire inédit des Haudères à Menton, dans le Sud de la France.

On grandit, on acquiert une confiance par rapport à la nature.

Un exploit qu’elle n’appellerait pas comme ça. Parce que les voyages, pour Rosula Blanc, ne correspondent pas à une envie de record, mais répondent à des nécessités intérieures, des questions urgentes qui la poussent à choisir la voie nomade. Dans son enfance bâloise, elle rêvait déjà d’expéditions au long cours en lisant Alexandra David-Neel, première femme étrangère à entrer à Lhassa. Se voyait partir loin avec des animaux. Une façon de revenir aux gestes essentiels, de se simplifier tout en se trouvant, de renouer avec les anciennes routes. «Les caravanes de l’Himalaya aussi descendaient du Nord au Sud, du Tibet vers l’Inde, pour apporter le sel», dit-elle encore pour expliquer ce projet fou. C’est dans cette même logique que s’est façonné son itinéraire. Du Nord au Sud, en suivant l’arc alpin jusqu’à la mer.Il a fallu une année pour définir le trajet, la logistique, régler les problèmes administratifs. Mais une fois chargés les quelque cent kilos de matériel sur les dos pelucheux des bêtes, la caravane était enfin prête à partir. Sauf que l’inédite épopée a plutôt commencé par un rodéo burlesque. «On se doutait que le départ serait difficile. Les yaks n’aiment pas être séparés du troupeau. Ils étaient nerveux, stressés. On avait à peine fait deux kilomètres qu’ils sont revenus au galop à la maison!»

Après avoir marché deux mois, franchi 36 cols et un 
glacier, Rosula Blanc (au centre) et son amie Sonja, éleveuse de yaks, atteignent Menton.
Après avoir marché deux mois, franchi 36 cols et un 
glacier, Rosula Blanc (au centre) et son amie Sonja, éleveuse de yaks, atteignent Menton.

Les yaks ou l’expérience de la lenteur

Après ce faux départ, la petite troupe se calme et tout rentre dans l’ordre. Lufang, Julong et Manduk portent leur bât népalais. C’est un long chemin qui attend alors la caravane. Cols, pluie, brouillard, neige, escaliers de métal, à-pics, les yaks suivent sans rechigner. Ou presque. A condition de respecter leur lenteur, cette façon qu’ils ont de réfléchir, de ruminer au ralenti. «C’est un animal de haute montagne, il doit économiser son énergie. Il est lent, mais c’est ce qui le fait survivre. Nous, les Européens, n’avons pas la culture du yak, la pondération et la patience des peuples d’altitude. Nous sommes imprégnés de la culture du cheval qui va beaucoup plus vite.»

C’est un animal lent mais c’est ce qui le fait survivre.

Sûr que le yak est son animal, avec son pied vaillant, son habitude des hauteurs, son intelligence et sa promptitude au travail. Qu’elle a trouvé en lui davantage qu’un simple porteur, un compagnon de voyage. «Et ce qui me fascine, c’est qu’on connaisse aussi peu de choses sur lui.» Il y a de la danse dans le lien qui la relie à ses yaks. De la même façon qu’elle a arpenté la scène de butô, pendant cinq ans au Japon, elle continue d’aller chercher les différents niveaux d’énergie, de guider les bêtes «simplement par l’aura», sans les toucher.

Des doutes? Oui, parfois, forcément. Quand les animaux n’avancent plus parce qu’il fait trop chaud. Comme dans la vallée d’Aoste, où les yaks se mettent à haleter. «Ils n’arrivaient plus à transpirer correctement, ce qui faisait monter leur rythme cardiaque. Je me sentais mal et coupable de leur infliger ça», se souvient Rosula Blanc. Ou quand le sentier le long d’un bisse cède sous le poids de Lufang, le laissant au bord de l’abîme. Une mésaventure qui aurait pu leur coûter la vie.

Une harmonie entre Rosula Blanc et ses bêtes

Mais de ce voyage, elle ne garde que les temps forts. Cette incroyable harmonie qui s’est créée entre elle et ses bêtes, «ce lien comme une corde invisible». «C’est un sacré travail sur soi. On a l’habitude de contrôler les bêtes, mais le yak se démotive à la longe. Il faut le lâcher et construire la relation sur d’autres bases, laisser la confiance s’installer. Une bête libre, c’est plus beau qu’une bête soumise.» Il lui reste surtout la descente surréaliste sur Menton, les yaks entre cactus et palmiers, au bord de la mer. Et tout ce qui se transforme à l’intérieur quand on marche, pendant des jours, à ciel ouvert. «On grandit énormément, on acquiert une confiance par rapport à la nature. On ralentit, on atterrit en soi-même, on se pose comme de vrais nomades. Et en même temps, on devient très éveillé parce qu’on lit non pas le journal, mais ce qui nous entoure, la montagne, la météo.»

Si c’était à refaire? Elle repartirait demain, tout de suite. Mais mieux vaut laisser mûrir les projets, retrouver une urgence intérieure qui la jettera dans une autre aventure. Pour l’heure, elle se sent bien, là, dans ce chalet qu’elle partage avec son compagnon, l’alpiniste André Georges. Et son troupeau, qu’elle surveille avec un téléobjectif. Parce que les bêtes, une dizaine de têtes, passent l’été dans un haut pâturage sur un autre versant de la vallée. Et ne reviennent qu’en hiver. «Je me voyais comme ça, je crois que j’atterris doucement là où je dois être», dit-elle. A sa juste place, là, à hauteur d’oiseau, au-dessus des toits d’ardoise, sous le regard magnétique de la Dent-Blanche.

Auteur: Patricia Brambilla