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Rose-Marie Blondeau, la femme qui venait du froid

Depuis bientôt quarante-cinq ans, la Neuchâteloise Rose-Marie Blondeau observe le climat de La Brévine pour le compte de MétéoSuisse. Cette habitante de la petite Sibérie se souvient encore très bien de ces hivers glacials où le mercure plongeait en dessous de -40 °C.

Rose-Marie Blondeau relève les températures à La Brévine pour le compte de MétéoSuisse.
Jusqu’à 
l’automatisation en 1993, Rose-Marie 
Blondeau 
relevait la 
température trois fois par jour.

Ni pelé ni tondu à l’horizon! Le cœur de La Brévine semble battre au ralenti ce jour-là. Pourtant, le thermomètre, qui trône au milieu de ce village que l’on surnomme la Sibérie de la Suisse, n’indique que quelques malheureux degrés au-dessous de zéro. Pas de quoi donc empêcher les habitants de cette localité d’à peine plus de 600 âmes de sortir de leur hibernation et de vaquer à leurs occupations…

Rose-Marie Blondeau sourit. Ce n’est pas aujourd’hui que sa commune à la frigorifique réputation fera parler d’elle dans les chaumières et les médias! «C’est durant les jours sans vent et sans nuage qu’il y a les plus grands froids», précise cette alerte sexagénaire aux yeux bleu arctique. Comme ce fameux matin du 12 janvier 1987 où le mercure affichait… -41,8 °C!

Mais ce n’est pas elle ni feu son mari (ce couple a commencé à jouer les observateurs pour le compte de l’Office fédéral de météorologie et de climatologie en mai 1969) qui ont relevé ce glacial record. «Nous, on faisait du ski et on a entendu la nouvelle à la radio», raconte la Brévinière. L’information leur a ensuite été confirmée au téléphone par Lisette Robert, leur remplaçante.

Une terrible vague de froid en 1985

Notre hôte va chercher un carnet de bord dans lequel sont inscrits quelques faits marquants. Elle l’ouvre et pointe l’index sur un autre record qui, pour d’obscures raisons, n’a pas été homologué: «C’était début 1962 et il faisait -42,6 °C. » Bon, il y a encore de la marge avec les -71,2 °C enregistrés en 1926 à Oymyakon, un village situé en Sibérie et considéré comme l’endroit habité le plus réfrigérant de la planète.

Revenons à La Brévine et à ses célèbres «cramines» comme on dit ici. «L’hiver le plus terrible de ces dernières décennies, c’était quand même celui de 1985, raconte Rose-Marie Blondeau. En janvier de cette année, on a eu une vague de froid qui a duré pratiquement une semaine avec des températures dépassant les -40 °C (ndlr: entre -40,5 et -41,5 °C). Je me souviens que les gens ne s’attardaient pas trop dans la rue pour discuter.»

«En fait, le froid est supportable jusqu’à -20, -25 °C, ajoute cette spécialiste. Après, c’est trop prenant et on a les narines qui collent quand on inspire.» Cette mère, grand-mère et arrière-grand-mère a quand même dû affronter ces frimas polaires à maintes reprises pour mener à bien sa tâche. «Avant l’automatisation de la station en 1993, on devait effectuer des relevés tous les jours à 7 h 30, 13 h 30 et 19 h 30 précises.»

Une observatrice prédestinée...

Depuis lors, sa mission s’est bien allégée évidemment. Elle inspecte régulièrement les deux bases de MétéoSuisse récemment modernisées, transmet quotidiennement par SMS des données pluviométriques et note scrupuleusement les stades d’évolution de la végétation environnante durant la belle saison. Et elle envoie également tous les deux mois un échantillon d’eau de pluie à l’Institut de géologie de l’Université de Berne.

On est loin des premières observations à La Brévine datant de la fin du XIXe siècle où le seul instrument de mesure était un simple thermomètre fixé à une fenêtre. On est loin aussi de l’amateurisme de certains observateurs d’antan comme cette bonne du pasteur – elle s’appelait Aldine Favre, mais ne le répétez pas! – qui a été instamment priée par ses supérieurs «de lire les températures sur le thermomètre, et non de les inventer».

Rose-Marie Blondeau, elle, est aussi fiable et ponctuelle qu’une pendule neuchâteloise. Fidèle au poste depuis bientôt quarante-cinq ans, cette régleuse de formation ne semble d’ailleurs pas prête à quitter son «job» d’observatrice. «J’ai beaucoup de plaisir à faire ça, c’est un bon prétexte pour se balader.» Cette «Sibérienne» devait être aussi un peu prédestinée à remplir cette fonction puisqu’elle a été conçue durant l’hiver 1947, l’un des plus glaçants qu’ait connu notre continent…

© Migros Magazine - Alain Portner

Auteur: Alain Portner

Photographe: Mathieu Spohn