27 juin 2016

La ferme du bonheur

Depuis le 1er juillet 2016, les coopératives Migros de Suisse romande n’importent plus que de la viande fraîche de dinde provenant d’élevages respectant la législation suisse. Pour satisfaire cette exigence, quatre-vingts producteurs de la région de Loué, en France, ont dû adapter leur savoir-faire.

Les dindes de la coopérative des Fermiers de Loué ont accès à de vertes prairies – une réglementation qui va au-delà des standards minimaux suisses.

Saint-Jean-sur-Erve, quatre cent cinquante habitants. Avec ses petites maisons en pierre blotties autour de l’église et son adorable hôtel de la Boule-d’Or tenu par Jill – c’est son nom officiel –, ce village fleuri de Mayenne, situé à une trentaine de kilomètres à l’ouest du Mans, semble tout droit sorti d’un décor de cinéma. Sur les hauteurs, l’exploitation de Séverine et Olivier Pannetier est tout aussi idyllique en ce beau jour de printemps.

Là, au cœur du bocage du Maine, dans une nature préservée, le couple possède une cinquantaine de vaches allaitantes, cultive du blé, du maïs et du colza garantis sans OGM et élève de la volaille de chair. «Nous avons commencé en 2003 avec du poulet fermier, et depuis 2015, nous avons aussi des dindes Génération M», explique l’agriculteur, tout sourire. Derrière la boutade se cache une réalité qui engage le plus sérieusement du monde la coopérative: d’ici à 2020, Migros a en effet promis dans le cadre de son programme Génération M d’appliquer les hauts standards suisses en matière de bien-être animal à tous ses produits venant de l’étranger.

Un partenaire naturel

Pour ce qui est de la dinde, la coopérative importe depuis 2013 de la viande hongroise produite dans le respect de la législation suisse. Et, afin de compléter l’offre pour la Suisse romande, Migros s’est tournée vers la coopérative des Fermiers de Loué, un groupement de 1080 éleveurs spécialisés dans la volaille de qualité (poulet, canard, dinde) et qui arbore le fameux Label Rouge. «Il était logique de s’adresser à eux, car leurs critères en matière de nutrition et de médication par exemple ne sont pas si éloignés des standards suisses et sont déjà nettement plus élevés que les normes des élevages conventionnels européens», précise Anton Grub, le spécialiste Micarna du bien-être animal en charge de la réalisation de la promesse Génération M et qui avait fait le déplacement en France.

Concrètement, les quatre-vingts éleveurs français qui élèvent désormais des dindes pour Migros ont dû procéder à quelques ajustements pour être conformes à la législation helvétique. Ainsi, dans les poulaillers bien aérés et recouverts de paille fraîche tous les trois jours, il a fallu réduire la densité. «Nous sommes passés de 2500 bêtes par bâtiment à 2000, indique Martine Cottin, docteur vétérinaire des Fermiers de Loué. De plus, nous avons installé des zones surélevées afin que les oiseaux puissent se reposer et avons créé des jardins d’hiver, soit de larges espaces couverts créant une zone tampon entre l’intérieur et l’extérieur.

Par ailleurs, afin d’éviter que les dindes ne se piquent entre elles et ne se blessent, leur bec est désormais légèrement épointé au laser et non plus coupé, une opération qui pouvait s’avérer douloureuse lorsqu’un nerf était touché. «Lors du premier contact entre les Fermiers de Loué et Migros, nous n’étions pas sur la même longueur d’onde, avoue Martine Cottin. Mais nous avons rapidement trouvé un terrain d’entente afin de pouvoir concrétiser cet ambitieux projet. C’est que le bien-être animal nous tient à tous à cœur.»

En France, les dindes élevées dans le cadre du programme Génération M ne profitent pas seulement des sévères normes suisses. Elles bénéficient aussi – en sus – du strict cahier des charges des Fermiers de Loué. Ainsi, les animaux sont nourris à 50% avec les céréales produites par les éleveurs eux-mêmes, ce qui évite de subir les jeux spéculatifs mondiaux, et à 50% avec des grains provenant de la région. Surtout, toutes les volailles de Loué ont accès à de vertes prairies. «Nos deux mille dindes ont un terrain de 15 000 m2 à disposition. Elles peuvent sortir quand elles le souhaitent», commente Séverine Pannetier.

«Ces zones sont valorisées par la plantation de bosquets et d’arbustes, poursuit Martine Cottin. Cette végétation n’a pas seulement un rôle esthétique propre à la région. Elle protège également les bêtes du soleil, du vent et des rapaces. Ainsi, depuis la création des Fermiers de Loué dans les années 1960, nous avons mis en terre un million d’arbres et créé 1800 kilomètres de haies.»

Visite à l’improviste pour contrôler le respect des normes

Bien évidemment, Migros applique aussi les lois de notre pays au niveau des transports et de l’abattage en France. «Avec la Protection suisse des animaux, notre partenaire, nous avons formé les personnes en charge du ramassage. Celui-ci se fait ainsi de nuit quand les animaux sont plus calmes», explique Anton Grub, qui poursuit: «Nous avons aussi montré aux employés de l’abattoir LDC de Sablé-sur-Sarthe quels gestes adopter pour ne pas blesser les dindes. Cela est d’autant plus important que l’opération est répétée des centaines de fois par jour. Il est primordial d’adopter les bons automatismes.»

Chaque étape du processus, qui a débuté en 2013, a été vérifiée plusieurs fois par ProCert, un organisme de certification indépendant, et Anton Grub a même organisé une visite surprise dans les abattoirs – à 3 heures du matin. «Il fallait être sûr que tout soit en règle. Car toute incartade au respect de la loi suisse aurait mis à mal la crédibilité de cette promesse Génération M.»

Anton Grub, spécialiste du bien-être animal
à Micarna.
Anton Grub, spécialiste du bien-être animal à Micarna.
A l’intérieur des poulaillers, les dindes bénéficient de davantage de place
et de lumière que dans les élevages conventionnels européens.
A l’intérieur des poulaillers, les dindes bénéficient de davantage de place et de lumière que dans les élevages conventionnels européens.
Docteur vétérinaire des Fermiers de Loué depuis trente ans, Martine Cottin fait en France figure de pionnière du bien-être animal.
Docteur vétérinaire des Fermiers de Loué depuis trente ans, Martine Cottin fait en France figure de pionnière du bien-être animal.
Sur leur exploitation de Saint-Jean-sur-Erve, en Mayenne, Séverine et Olivier Pannetier élèvent des dindes dans le respect des besoins de l’espèce et possèdent une cinquantaine de vaches allaitantes.
Sur leur exploitation de Saint-Jean-sur-Erve, en Mayenne, Séverine et Olivier Pannetier élèvent des dindes dans le respect des besoins de l’espèce et possèdent une cinquantaine de vaches allaitantes.

Auteur: Pierre Wuthrich

Photographe: Hervé Petitbon