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5 octobre 2015

L’école buissonnière à la ferme

Entre école et récréation, le domaine de La Mauguettaz (VD) accueille les enfants le temps d’un après-midi par semaine. Histoire de les initier à l’agriculture, aux produits du terroir, au bonheur de la nature. Parce que la vie en plein air est aussi une façon de grandir.

Des enfants dans la serre en train de trier des égumes sur une grande table
Au domaine Challandes, les enfants de tout âge apprennent aussi à s’entraider.

Ils sont quatorze ce mercredi après-midi, en bottes et cirés sous le ciel gris. Bonnet pour certains, gants pour d’autres, salopette tout terrain ou imper à pois colorés. Et autant de frimousses entre 4 et 12 ans, filles et garçons, qui piaffent sur le pavé de la ferme. Il faut dire que le lieu est enchanteur: le domaine Challandes à La Mauguettaz, à une portée de coq d’Yvonand (VD), est une ferme centenaire avec son immense verger, son étable à génisses, sa serre et son potager pour un total de soixante hectares de culture. Et les enfants sont inscrits pour y passer un après-midi à la fois éducatif et surtout récréatif.

On ne prend pas plus de dix-huit enfants à la fois. Et trois fois sur quatre, c’est complet. On a été surprises par ce succès,

Un enfant trie les légumes dans les différentes corbeilles.
Les corbeilles sont remplies avec soin et concentration.

sourit Annie Challandes, enseignante de primaire, qui connaît bien l’endroit puisqu’elle y a grandi. Et qui a mis sur pied le concept «Ça bouge à la ferme» avec Florie Theytaz, également enseignante dans la région. L’idée est belle: initier les enfants à l’agriculture, aux produits du terroir, à la nature au fil des saisons et par tous les temps, puisque cette animation a lieu toute l’année, hors vacances scolaires.

Des pouces verts en herbe

«En Suisse romande, l’accueil en nature se fait encore assez peu. On avait envie que les enfants reviennent chaque semaine pour qu’ils puissent faire le lien entre ce qu’ils découvrent d’une fois à l’autre.

On voulait un mélange d’âges, que les grands aident les petits. Ce qu’ils font d’ailleurs spontanément,

explique Annie Challandes, qui prévoit d’installer prochainement un poulailler et d’accueillir ensuite, qui sait, un âne, une poignée de lapins ou quelques chèvres.
«Les enfants demandent toujours où sont les animaux. Et pour le moment, c’est essentiellement une ferme maraîchère.»

Les enfants tendent leurs mains remplies de haricots vers un agriculteur au travers des plants.
On se perdrait presque entre toutes ces petites mains qui s’activent à cueillir les haricots.

Avant de partir à l’aventure, la joyeuse troupe forme un cercle, histoire d’écouter les consignes – on ne monte pas sur les machines agricoles…– puis tout le monde s’engouffre dans la grande serre. C’est là que se déroule la première partie du jour, escortée par la bonne humeur de Sarah Challandes, sœur d’Annie, qui a justement repris le domaine familial. Place aux senteurs, à la cueillette, à l’exploration sensorielle; la serre embaume le melon et le basilic. L’agricultrice prévient:

Vous pouvez tout goûter, sauf la plante de piment. C’est le plus fort du monde!»

Chacun reçoit un panier pour la récolte des légumes, avant de passer à l’effeuillage de la verveine. Toutes les petites mains s’y mettent consciencieusement – «mmhm, ça sent bon le citron!» – puis partent à l’exploration des lieux: tunnel de fabacées où l’on s’engouffre, fleurs d’artichauts géants – «C’est peut-être un cactus?» – chacun semble fasciné par cet univers gourmand et végétal. «Je vais demander à maman de faire une soupe, ça a l’air bon!», lance Aurore, 11 ans, les poches pleines de haricots coco.

Pas besoin de faire de discipline, les enfants sont attentifs, conquis, intéressés. «Ils sont toujours motivés, c’est génial», lâche Annie Challandes, convaincue que l’école devrait se passer plus souvent en plein air.

On estime que l’apprentissage se fait mieux par du concret. C’est en sortant que l’enfant s’approprie les choses.

C’est non seulement bénéfique pour sa motricité, mais on peut étudier toutes les matières dans la nature, même les maths! Pourquoi ne pas réviser les livrets en comptant les feuilles composées du frêne, par exemple?» Une pédagogie par la nature, à mi-chemin entre les scouts, la série de livres pour enfants Martine (à la ferme) et la poésie de Walt Whitman.

Et qui pourrait bien déboucher un jour sur un projet plus vaste: «Notre envie initiale était d’ouvrir une école à la ferme, c’est notre rêve d’école idéale. Mais dans un premier temps, pour tester l’idée, on a commencé par les mercredis», explique Florie Theytaz. Inspirées par la philosophie des Enfants des bois, publié aux Editions Payot de Sarah Wauquier, qui anime justement des jardins d’enfants à ciel ouvert en Suisse alémanique, les deux enseignantes ont réduit leur temps de travail pour réaliser ce «projet de vie». «C’est aussi notre bol d’air de la semaine!», ajoute aussitôt Annie Challandes.

Une petite fille en train de franchir des branchages dans la forêt.
La découverte du milieu forestier fait aussi partie des activités proposées.

Et c’est justement dans les bois que se déroule toujours la deuxième partie de l’après-midi. Dans le vallon de la Menthue, entre les ronces et les charmilles, c’est là que sera bientôt construit un canapé forestier: «L’idée est de faire un espace permanent en assemblant un grand canapé circulaire en bois et en pierre avec un foyer au centre», explique David Pache, diplômé en sciences de l’environnement, qui vient régulièrement prêter savoir-faire et main-forte à l’équipe.

Une figurine faite en argile et ornée de feuillage en guise d'oreilles.
Lapin? Hibou? Peu importe, l’imagination est à l’honneur!

Les plus grands s’attellent aussitôt à faire du feu, tandis que les autres participent à un atelier de modelage, histoire de «faire vivre la forêt» avec de l’argile et du raphia. «J’aime tout dans ces après-midi, on apprend en s’amusant», dit Aurore en façonnant un petit lapin, tandis que Cassandra se lance dans la réalisation d’un loup. Les habits, les mains, les joues se colorent d’argile orange, pendant qu’Arthur taille un bâton pour le feu. Aucune activité n'est obligatoire:

On donne quelques consignes, mais pas trop. Ils en ont déjà toute la journée à l’école.

C’est aussi leur après-midi de congé», sourit Florie Theytaz en préparant une infusion de verveine pour le goûter. A 16 heures, tout le monde reçoit une collation: pain et chocolat, fruit de la ferme, boisson chaude. Quartier libre, on s’essaie à la fabrication d’une cabane, on rigole, on fait craquer les branches mortes. Une façon d’apprendre l’indépendance, le contact direct avec la nature, hors des zones habituelles de confort.

On essaie de sensibiliser les enfants à certains grands principes écologiques, mais on ne veut pas les endoctriner. En leur montrant simplement le chemin de production des légumes, ils les respecteront mieux,

précisent les enseignantes. Quand il faut rentrer, Arthur sonne le cor de brume et tout le monde se met en marche. Retour à la ferme, habits boueux, pieds fatigués. «On va faire une machine à laver ce soir», dit en rigolant une maman d’Essert-Pittet en voyant ses deux filles. Mais tout le monde est ravi. Et ne rêve que de revenir le mercredi suivant!

Texte © Migros Magazine – Patricia Brambilla

Auteur: Patricia Brambilla

Photographe: Mathieu Spohn