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10 octobre 2016

La fin du nucléaire: raisonnable ou irréaliste?

L’initiative des Verts, sur laquelle nous nous prononçons le 27 novembre, propose de tirer la prise atomique d’ici à 2029. Le Conseil fédéral, avec sa stratégie 2050, réclame plus de temps et refuse toute date butoir. Qui vivra verra.

a centrale nucléaire de Gösgen (SO)
Si le texte est accepté, la centrale nucléaire de Gösgen (SO), mise en service en 1979, devrait être arrêtée en 2024.

Trois camps s’affrontent dans cette sombre affaire, depuis l’accident de Fukushima. Ceux qui pensent que le nucléaire, merci, on a donné. Qu’il faut en sortir, et le plus vite possible. C’est ce que propose, au nom de la sécurité, l’initiative des Verts sur laquelle nous nous prononcerons le 27 novembre: mise à l’arrêt de chaque centrale qui aura atteint 45 ans d’exploitation.

Résultat: la dernière centrale suisse, celle de Leibstadt, aura dans ce scénario mis la clef sous le paillasson en 2029. Autant dire tout de suite. Il y a ensuite ceux qui estiment, avec Doris Leuthard et le Conseil fédéral, que le nucléaire, certes, ce n’est pas bien, et sans doute même un peu dangereux. Donc, oui, sortons.

Mais bon, il n’y a pas le feu au réacteur. Allons-y mollo. Au rythme du marché, du développement des énergies renouvelables comme l’éolien ou le solaire, censés à terme combler le vide énergétique laissé par l’abandon du nucléaire. Et surtout sans date butoir. Cette longue marche vers une Suisse sans atome a été baptisée, on le sait, «Stratégie énergétique 2050» . Ce qui laisse de la marge.

Il y a enfin, essentiellement dans les rangs UDC et radicaux, ceux qui trouvent que la Suisse n’est pas en position de pouvoir se priver de la moindre source d’énergie, quelle qu’elle soit. Que fermer nos centrales, ce serait se mettre en position de dépendance énergétique absolue. Devoir rouvrir les usines à charbon. Que mieux vaudrait miser sur «un mix éner­gétique efficace et l’utilisation sensée de l’énergie hydraulique et nucléaire». A suivre.

«Impossible de compenser cette quantité d’énergie en aussi peu de temps»

Portrait de Marianne Zünd
Marianne Zünd

Marianne Zünd, cheffe de la Division Médias et Politique à l’Office fédéral de l’énergie (OFEN).

L’initiative «Pour la sortie programmée de l’énergie nucléaire» est présentée par ses partisans comme un gage de sécurité pour la population, mais aussi pour les exploitants, qui pourraient ainsi s’appuyer sur une date précise. Pourquoi n’êtes-vous pas convaincue par ces arguments?

Pour le Conseil fédéral et le Parlement, qui vient d’approuver le premier paquet de la «Stratégie énergétique 2050», il vaut mieux sortir du nucléaire au rythme du déploiement des énergies renou­velables indigènes. Remplacer l’électricité nucléaire (environ 40% de la production suisse) par de l’électricité issue d’énergies renouvelables produite en Suisse prendra du temps.

Le nouvel article constitutionnel proposé par l’initiative serait applicable immédiatement, ce qui signifie que trois (Beznau I + II et Mühleberg) des cinq centrales devraient être fermées en 2017.

Attendre que les énergies renouvelables soient capables de remplacer le nucléaire, cela ne revient-ils pas à prolonger cette industrie en Suisse pour des centaines d’années?

Il serait impossible de compenser cette quantité d’énergie en aussi peu de temps par d’autres moyens de production en Suisse (hydraulique, solaire, éolien, biomasse). Il faudrait donc importer de grandes quantités d’électricité, principalement de France et d’Allemagne, où l’électricité provient souvent de centrales nucléaires ou de centrales à charbon. Le Conseil fédéral et le Parlement préfèrent donc une sortie progressive du nucléaire, comme prévue dans la «Stratégie énergétique 2050», qui laissera au pays le temps de réformer son approvisionnement énergétique.

Un maximum de 45 ans de durée d’exploitation pour une centrale nucléaire, comme le prévoit l’initiative, n’est-ce pas finalement raisonnable, au vu des divers accidents graves qu’a connus l’industrie nucléaire ces dernières décennies?

L’accident de Fukushima n’a pas changé le niveau de sûreté des centrales nucléaires suisses.

Suite à cet événement, le Conseil de l’Europe avait décidé, en mars 2011, de vérifier la sécurité des 143 centrales nucléaires que compte l’Europe («stress test»).

«Stratégie énergétique 2050» entend laisser les centrales en exploitation aussi longtemps qu’elles sont sûres. Mais comment, avec une technologie aussi complexe, être sûr qu’elles sont sûres?

Les exploitants sont obligés de maintenir les centrales toujours au niveau le plus récent des connaissances scientifiques et de la technique. Ils doivent donc prendre toutes les mesures nécessaires pour assurer ou même améliorer en permanence la sécurité des installations.

Mais le Parlement a renoncé à renforcer le rôle de surveillance de l’Inspection fédérale de la sécurité nucléaire (IFSN), lors d’une exploitation prolongée d’une centrale. Les Verts estiment qu’ainsi la Suisse se trouve dans une situation plus dangereuse qu’avant Fukushima...

Les exploitants sont contrôlés par l’IFSN, qui peut ordonner l’arrêt immédiat d’une centrale si la sûreté n’est plus entièrement assurée. Il est aussi possible que les exploitants décident que des nouveaux investissements au niveau de la sécurité ne sont économiquement plus rentables, comme l’a fait la société BKW, qui a décidé de fermer en 2019 la centrale nucléaire de Mühleberg.

Texte: © Migros Magazine | Laurent Nicolet

Auteur: Laurent Nicolet