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27 décembre 2011

«La finance est devenue facteur d’instabilité»

Dans son dernier livre, l’économiste français André Orléan théorise les raisons de la succession des crises. Et en appelle à un changement de paradigme.

André Orléan
André Orléan porte un regard critique sur la théorie économique, incapable selon lui de prévenir la crise.

Pourquoi remettre en question la théorie néoclassique?

Sur le long terme, cela correspond au cheminement de ma réflexion critique vis-à-vis de la théorie économique dominante. Au fond, je mets en doute la manière même dont les économistes se représentent leur science. Il me semble qu’il existe une inadéquation entre cette dernière et son objet. Et comme il me paraît difficile de dresser des barrières étanches avec le politique ou le social, il faut articuler l’ensemble de ces éléments. De plus, depuis la situation de crise dans laquelle se sont trouvés les économistes entre 2007 et 2008, ce type de remise en cause devient possible.

Débat public, mais y a-t-il vraiment de proposition alternative?

Personnellement, je n’entends en effet pas vraiment de paradigme de substitution. Il existe naturellement des réflexions et des démarches dans ce sens, comme celle de George Soros et son Open Society Institute (n.d.l.r.: dont le but est de promouvoir les réformes économiques et sociales). Mais ces débats restent peu audibles. Et surtout qu’ils ne vont pas au fond des choses en se posant la question de la valeur économique.

A ce propos, vous écrivez qu’il existe un «malentendu fondamental». Qu’entendez-vous exactement?

Les sciences sociales ont passé au moulinet de la critique l’ensemble des valeurs religieuses ou morales. Elles ont été, comme l’on dit, déconstruites, pour ne pas être prises au pied de la lettre. Ce travail n’a pas été fait au sujet de la valeur économique, saisie uniquement à travers des représentations intangibles: autrefois le travail, aujourd’hui l’utilité. En gros, les acteurs désirent des produits parce qu’ils sont utiles, et ils sont produits, car ils sont utiles pour être vendus aux consommateurs. On ne conçoit pas ce qu’est réellement la valeur économique. C’est le rapport à la monnaie, dans son abstraction et son indétermination, qui est fondateur.

Les marchés ne construisent plus une croissance satisfaisante.

Peut-on y voir une raison de la myopie actuelle des marchés et de leur domination à la fois de l’économie et du politique?

Oui, je pense. La valeur a désormais pris en quelque sorte cette forme financière. L’évaluation financière devient première. Mais comment l’a-t-on justifiée? Prenons l’exemple d’actualité des dettes publiques. Elles expriment le désir et la capacité de remboursement d’un Etat. Au cours des vingt dernières années, on a fortement développé la financiarisation des marchés, précisément parce qu’on y voyait un critère objectif. Alors que la valeur, ici financière, ne correspond pas à une mesure tangible. C’est toujours un projet, lié à un contexte, à des stratégies.

Pour André Orléan, les marchés se montrent incapables de proposer des taux d'intérêt permettant à l'économie de connaître une croissance régulière.
Pour André Orléan, les marchés se montrent incapables de proposer des taux d'intérêt permettant à l'économie de connaître une croissance régulière.

Il existe donc un important hiatus entre le rôle théorique dévolu aux marchés et leur place actuelle…

Les marchés financiers proposent une vision de l’avenir: une action, par exemple, évoque la rentabilité future d’une entreprise. Dans cette optique, la dette renvoie à la possibilité de remboursement de l’emprunteur. Le problème est que les marchés financiers se mon­trent incapables de proposer des taux d’intérêt permettant à l’économie de connaître une croissance régulière.

C’est pourquoi vous préconisez une «définanciarisation» de l’économie?

Oui, parce que les marchés ne cons­truisent plus une croissance satisfaisante en Europe. Entre 2002 et 2007, ils ont considéré que tous les pays de la zone euro devraient bénéficier du même taux d’intérêt. Les marchés ont alors totalement oublié l’existence de fortes hétérogénéités: premier signe de myopie. Désormais, leur écart est devenu ridiculement grand, conduisant de grands pays industriels comme l’Italie à des conditions dangereuses.

Mais ne peut-on le dire de la finance en général?

Oui, je le crois. En raison d’une erreur fondamentale, consistant à considérer que la concurrence financière a les mêmes propriétés que celle qui existe sur les marchés des biens. Pendant très longtemps, la théorie économique a tenu à l’écart la finance pour s’intéresser principalement aux marchés ordinaires. L’idée que les marchés financiers sont efficients ne date que des années 70. En même temps que l’on dérégulait, que l’on donnait de plus en plus de poids aux marchés des dérivés, à la flexibilité des changes, on investissait une confiance absolue dans les bienfaits de la concurrence financière. C’est une grande erreur. Car la concurrence financière produit structurellement de l’excès.

La concurrence financière produit de l’excès.

C’est-à-dire?

Quand le prix d’une chaise ou d’un ordinateur augmente, vous en achetez un autre moins cher. Il y a des forces automatiques évitant une hausse ou une baisse trop forte. Dans la finance, non. Quand les taux d’une action grimpent, vous pouvez très bien voir arriver une nuée d’investisseurs. Parce qu’ils ne l’acquièrent pas pour une utilité, comme une chaise ou un ordinateur. Mais dans l’idée que les prix vont continuer à augmenter. La transposition, encore une fois récente dans l’histoire de l’économie, des mécanismes régulant les marchés des biens à ceux de la finance est absurde.

Mais alors, que faire?

Depuis trente ans, le capitalisme financiarisé a ce défaut majeur de mettre aux commandes des marchés qui sont par essence des facteurs d’instabilité. En sortir ne serait pas simple, naturellement, mais pas non plus incompatible avec l’histoire du capitalisme, longtemps réticent à cette toute-puissance de la finance. Et il faut le faire, parce que loin de favoriser le bien-être collectif, de soutenir l’économie réelle, la finance est devenue un très dangereux facteur d’instabilité macroéconomique.

Et cela, le monde politique ne le voit pas…

Et en tant qu’économiste, je m’intéresse avant tout au diagnostic. Et je constate par exemple que la politique du G20 ne va pas dans ce sens. Pour ces vingt pays, la crise actuelle provient des dérives du système. Alors que, selon moi, c’est le système lui-même qui doit être repensé. Cela dépend de la manière dont les peuples inventent leur économie. Mais il faut d’abord se mettre d’accord sur le diagnostic, ce qui n’est déjà pas évident tant il existe des forces conservatrices. Il faut également différencier la question de la dette de celle de la croissance. Sans même parler de l’environnement et de la pérennité de notre mode de vie.

En elle-même, la crise de la dette semble déjà inextricable, non?

Elle me paraît pourtant plus simple à penser: c’est celle de la Banque Centrale. Les Etats-Unis, le Japon ou la Grande-Bretagne financent leur très importante dette grâce à elle.

Et pourquoi cela ne fonctionne-t-il pas dans la zone euro?

La théorie néoclassique est à nouveau en cause. On a fondé l’euro à partir d’une conception instrumentale de la monnaie. En lui demandant seulement de ne pas être inflationniste. Place ensuite aux pouvoirs publics et aux marchés pour réguler l’économie. Or la monnaie est un élément essentiel de souveraineté. Il n’y a pas de monnaie sans souveraineté politique. Et la Banque Centrale doit conserver une capacité d’intervention différente de celle des marchés.

Comment expliquer que ce sont désormais des agences de notation qui soufflent le chaud et le froid?

En 2007, on nous a parlé d’un retour du politique. Alors que tout se passe comme si les pays perdaient leur prérogative à défendre leur dette. Comme si le politique abdiquait devant les marchés financiers dont l’évaluation devenait seule légitime. Cela m’inquiète parce que cette évolution nous conduit à un fort déficit démocratique.

En appeler à une responsabilisation des économies nationales, comme viennent de le faire Merkel et Sarkozy, une bonne idée?

Il faut contrôler la dette. Mais revenir aux politiques déflationnistes des années 1930 où chacun coupe dans ses budgets ne me semble pas une bonne idée. Cela n’a pas fonctionné à l’époque.

Comment voyez-vous l’avenir immédiat?

Le capitalisme a des formes qui évoluent dans l’histoire. A chaque fois il se termine par des grandes crises. Nous sommes arrivés à une saturation du système, qui produit davantage de choses négatives que positives: l’augmentation des inégalités, du chômage, etc.

D’un autre côté, ce capitalisme financiarisé permet l’essor impressionnant du Brésil, de l’Inde ou de la Chine...

L’Inde et la Chine sont précisément des pays qui ne se conforment pas aux règles du capitalisme financiarisé. Ils contrô­lent par exemple leur taux de change. Alors que le G20 reste dans la même logique, ces pays émergents proposent un autre modèle.

Dans votre esprit une économie moins dominée par la finance mène-t-elle obligatoirement à la décroissance?

Pas nécessairement. C’est la question de ce qu’on nomme la croissance soutenable. Chez nous, par exemple, une grande partie des ingénieurs vont travailler dans la finance. Alors que le monde a d’autres priorités, énergétiques ou environnementales. C’est dommage.

*André Orléan, «L’Empire de la valeur. Refonder l’économie», Ed. du Seuil

Auteur: Pierre Léderrey

Photographe: E. Marchadour